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Bretagne Kabylie
4ème édition de la Fête Bretonne Berbère - 2019

Breizh-Kabylie, dialogue musical 

2020 aurait dû marquer le cinquième anniversaire de la désormais traditionnelle Fête bretonne-berbère organisée chaque année au mois de juin sur le parvis de la basilique Saint-Denis. En attendant la prochaine édition, retour sur les affinités musicales qui unissent depuis plusieurs décennies Bretagne et Kabylie. 

 

A l’occasion du décès d’Idir en mai dernier, Ouest France a ressorti une interview bijou réalisée lors du passage du chanteur au Festival Interceltique de Lorient en 2008 : Bretons et Kabyles, nous avons tant d’affinités ! Et de rappeler sa découverte de la musique bretonne à la radio lors de son service militaire en Algérie en 1972 : « Nous avons tous bondi de nos lits quand a été retransmis le premier concert d’Alan Stivell à l’Olympia : qui était ce Kabyle qui n’est pas Kabyle, mais qui chantait d’une manière qui nous était tellement familière ? Dès qu’on s’est rencontrés, on s’est sentis un peu frères (…) unis par ce lien un peu inexplicable qui existe entre bretons et berbères (…) au-delà du lien qui unit des peuples minorisés par le pouvoir central se souvient Alan Stivell, faisant l’écho d’Idir Je me sens proche des Bretons parce que, comme eux, je me suis senti méprisé à une époque. »

Evidemment le traitement des Bretons en tant qu’individus par l’Etat français est sans commune mesure avec celui infligé depuis le début du XIXe siècle aux populations colonisées d’Afrique du Nord. Mais, dans les tranchées du nord-est de la France lors de la Première Guerre Mondiale, puis surtout dans les quartiers populaires de la région parisienne où provinciaux et étrangers nouvellement débarqués se pressent, on s’apprend, on se découvre, on se sert les coudes : les Bretons poussés par la misère ont envahi la capitale depuis la création des lignes de chemin de fer qui relient l’Ouest à Paris au milieu des années 1860, tandis que les Kabyles font partie des premières vagues d’immigration ouvrière maghrébine (1905-1906). Les préjugés et les quolibets dont font l’objet les deux groupes couplés à la répression officielle dont leur culture - à commencer par la langue - et au déracinement hors de la terre d’origine achève de créer un sentiment de solidarité. 

Dans les années 1970, et plus particulièrement à la faveur de la vague folk qui prend d’assaut l’industrie musicale, l’époque est aux revendications identitaires de cultures marginalisées jusqu’alors, à commencer en France par les artistes bretons et kabyles qui commencent à se fréquenter.

 

Idir et Alan Stivell - Isaltiyen (Les Chasseurs de Lumières, 1993) 

 

L’attachement à une culture d’origine, large et transnationale (le monde berbère pour les Kabyles, celte pour les Bretons) participe à ce rapprochement musical. Ici Isaltiyen, ou « Les Celtes », en kabyle, chantée à de nombreuses reprises (le plateau de Taratata en 1995, la Fête de l’Huma en 1996) par ces deux grandes figures du renouveau musical des années 1970. 

 

Profondément attaché à la Bretagne, Idir a convié Gilles Servat et Dan Ar Braz (Awah Awah 2) ainsi que l’Ecossaise Karen Matheson et ses comparses de Capercaillie (A Vava Inouva 2) sur son album Identités (1999), tout en participant aux deux derniers albums de l’Ensemble Choral du Bout du Monde du Folgoët (Finistère) : Deiz al lid (2008) sur les chansons Karoud, Plac’h yaouank a bell bro et Stér an Dour (2018) sur Tadig Inouva, adaptation en breton d’A Vava Inouva (également reprise sous le titre A Vava Inouva / Ma Zadig-me  par Perynn Bleunvenn et Karim Belkadi sur le livre-CD Kan Ar Bed en 2018).

 

Alan Stivell et Djurdjura - Distrein a ran deoc’h (Symphonie Celtique, 1980)

 

Entretenant volontiers une réputation de peuples têtus et fiers (en témoignent leurs devises respectives, étrangement similaires, « Kentoc’h mervet evet bezañ saotret » - Plutôt la mort que la souillure - pour les premiers et « A-nerrez wala a-neknu » - Plutôt rompre que plier - pour les seconds) Bretons et Kabyles se retrouvent également sur des rythmes et sonorités qui se marient aisément, voire se ressemblent. En témoigne l’utilisation de la cornemuse écossaise par Patrick Molard (accompagné de son frère Jacky au violon) sur Azwaw d’Idir, interprété ici en duo avec son compatriote Cheb Mami sur l’album Melli Melli (1999) de ce dernier. Ou les sonorités d’une deuxième génération de groupes basés en France comme Mugar et Thalweg dont l’ADN, au-delà de collaborations occasionnelles, mêle intimement influences des deux pays et se plonge dans une histoire d’immigration partagée.

 

Cheb Mami et Idir - Azwaw  (Melli Melli, 1999)

 

 

Mugar - Kabily-touseg (Kabily-touseg, 1997)

 

Le titre du deuxième album du groupe (mené par Michel Sikiotakis, Nasredine Dalil et Youenn Le Berre), Penn ar bled (2009), est un jeu de mot avec « Penn ar bed », la « tête du monde », nom breton du Finistère, et «bled », « pays » en arabe. 

 

Thalweg - Toughach Ajejig  (Berbéro-Celtic, 2001)

 

Le groupe créé par Hocine Boukella - alias Cheikh Sidi Bémol - et Emmanuel Le Houézec reprend le classique irlandais Morrison’s Jig mené par une flûte qui a autant sa place sur les côtes de la mer d’Iroise que dans le Djurdjura.

Portées par le mythe auto-entretenu d’une âme bretonne voyageuse et ouverte au monde les collaborations musicales ne se cantonnent pas à la Kabylie et s’étendent au reste de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient, à l’image de projets musicaux ancrés en Armorique comme la Kreiz Breizh Akademi d’Erik Marchand, les albums Shorewards du quartet Offshore (Jacques Pellen, Karim Ziad et Etienne Callac, 2017) - dont le Clapping Ridée Celtic Procession allie reels et évocation des karakebs -, Alep Brest (2019) de Fawaz Baker et son ensemble, anciennement associé au Quartz, Houdoud (2019) des bretono-maghrébins de Bab El West ou encore le projet Lyra (Bretagne-Tunisie-Inde, album sorti en 2017) et l’ensemble Revolutionary Birds (Erwan Keradec, Wassim Hallal et Kamel Zekri, album sorti en 2017). 

 

Coline Houssais

© UAP 2018

Née en 1987 en Bretagne, Coline Houssais est une chercheuse, commissaire, journaliste et traductrice indépendante spécialisée sur la musique des pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient ainsi que sur l’histoire culturelle de l’immigration arabe et berbère en Europe. Elle enseigne ces deux sujets à Sciences Po, dont elle est par ailleurs diplômée, et contribue régulièrement à de nombreux médias. Auteure de « Musiques du monde arabe - une anthologie en 100 artistes » (Le Mot et le Reste, 2020), elle a créé et produit “Les Rossignols de Bagdad”, une performance vidéo, musique & texte autour de l’âge d’or de la musique irakienne et de la mémoire oubliée des musiciens juifs irakiens

Fellow de la Fondation Camargo pour l’année 2020, Coline est également la récipiendaire du programme de résidence IMéRA-MUCEM pour « Ceci n’est pas un voile », une réflexion  visuelle mêlant images d’archives et portraits contemporains autour de l’histoire du couvre-chef féminin en France et de ses perceptions.

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