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- Emmanuel Pesnot, Bernard Gabay, Martina A. Cattela, Nicola Marinoni ©Benjamin MiNiMuM

Martina A. Catella : Un pont entre deux rives, la voix au centre

Eth­no­mu­si­co­logue spé­cia­liste des musiques sou­fies, pia­niste, chan­teuse et direc­trice artis­tique de créa­tions inter­cul­tu­relles qui ont mar­qué l’histoire de ces vingt der­nières années, Mar­ti­na A. Catel­la est aus­si une excep­tion­nelle péda­gogue de la voix.

Elle a déve­lop­pé une méthode ori­gi­nale basée sur la réa­li­té des corps et de la per­son­na­li­té de ses élèves, renommé(e)s ou ano­nymes. Au sein de son école les Glotte-Trot­ters, elle les guide dans l’épanouissement de leur talent et la recherche de leur voie per­son­nelle. De toutes ses expé­riences, Mar­ti­na A. Catel­la a déve­lop­pé une phi­lo­so­phie de la ren­contre qui est un anti­dote à toute forme d’appropriation culturelle.

 

Média­trice éclai­rée entre deux uni­vers qui dési­rent se ren­con­trer ou face à un chan­teur, ou comé­dien cher­chant la voie entre son pré­sent et son futur vocal, Mar­ti­na A. Catel­la défi­nit son rôle comme celui d’un pont : « C’est drôle car mon père qui était ingé­nieur des ponts et chaus­sées n’aurait jamais ima­gi­né que sa fille puisse reprendre cette fonc­tion autre­ment. » Elle pré­cise : « Etre un pont, c’est être quelqu’un sur lequel on marche pour aller d’une rive à l’autre. Ce n’est pas for­cé­ment le rôle le plus facile. » Elle doit sai­sir les per­son­na­li­tés appe­lées à se ren­con­trer et connaitre les fon­de­ments, l’histoire et les par­ti­cu­la­ri­té des cultures mises en pré­sence. Elle ajoute : « Il faut que tout cela converge vers un troi­sième élé­ment, l’auditeur, qui ne vient pas for­cé­ment d’une ou l’autre de ces rives. Com­ment fait-on pour que tout le monde soit satis­fait et ne se sente pas tra­hi ? » Un ques­tion­ne­ment qui échappe à beau­coup d’apprentis sor­ciers : « A mon avis la grande erreur des mixi­tés ratées c’est que les gens mettent ensemble des esthé­tiques ou des sys­tèmes de pen­sées qui n’ont rien à voir les uns avec les autres en ne se sou­ciant que de la forme finale avec une optique sou­vent com­mer­ciale. »

 

Erreur de nom­breuses pro­duc­tions de métis­sages, un mot qu’elle déteste : « Le métis­sage c’est quand deux per­sonnes de races dif­fé­rentes se retrouvent dans un lit et font un bébé. Moi je pra­tique le prin­cipe d’hospitalité musi­cale réci­proque. On se ren­contre et on se dit : « Toi com­ment tu abordes les ques­tions de l’amour ou de la mort ? Et ton métier tu le fais com­ment ? » Après, on voit ce qui peut rap­pro­cher des gens qui viennent d’une autre culture, vivent et pensent dif­fé­rem­ment, mais ont quand même les mêmes pré­oc­cu­pa­tions. C’est sur des ques­tion­ne­ments, des pas­sions ou des thèmes com­muns que j’ai réus­si les ren­contres que j’ai faites. Mais cela prend beau­coup de temps ! »

 

Les Voix de la Paix

De son inter­ven­tion auprès des chan­teuses réunies par Yehu­di Menu­hin en 1998 pour les Voix des femmes pour la paix*, à son tra­vail de direc­trice artis­tique pen­dant huit ans du Bureau de concerts et du label Accords Croi­sés, Mar­ti­na A. Catel­la a été le pont solide à par­tir duquel des créa­tions exem­plaires ont pu voir le jour et mar­quer l’histoire de ses musiques. En 2003, Radio Kaboul réunit plu­sieurs géné­ra­tions de musi­ciens afghans dont le com­po­si­teur Hos­sein Arman et Mah­wash, rare femme ayant acquis le titre d’Ustad dési­gnant un Maître dans les musiques savantes du monde musulman.

Radio Kaboul

 

En 2004, Le Chant de la Terre et des Etoiles célé­brait la ren­contre de la chan­teuse et ambas­sa­drice de la culture que­chua de Boli­vie Luz­mi­la Car­pio avec les musi­ciens fran­çais Pier­rick Har­dy, Hen­ri Tour­nier Michel Deneuve… En 2006, l’inoubliable Qawwali/Flamenco, a rap­pro­ché la tra­di­tion du groupe de Qaw­wal pakis­ta­nais de Faiz Ali Faiz et celle des can­taors et gui­ta­ristes espa­gnols Chi­cue­lo, Duquende et Miguel Pove­da. En 2007, Mon His­toire a réuni le mul­ti­cor­diste Thier­ry Robin, dit « Titi » et la reine des gitans, la macé­do­nienne Esma Red­ze­po­va. Enfin, en 2008, Les Cava­liers de l’Aurès ont per­mis à Hou­ria Aichi de chan­ter et de ravi­ver la mémoire de ses ancêtres grâce à l’ingéniosité du musi­cien stras­bour­geois Gre­go­ry Dargent et de l’Hijâz’Car.

 

Cette pres­ti­gieuse liste s’énonce faci­le­ment mais chaque pro­jet lui a deman­dé un gros inves­tis­se­ment : « Ça ne se fait pas en deux minutes. Ce n’est pas : j’enferme deux pyg­mées et quatre bul­gares dans le coffre et on voit com­ment ils s’en sortent. C’est vrai­ment trou­ver les endroits où ils peuvent avoir envie d’échanger et com­ment les com­bi­ner. Cela demande un vrai tra­vail de négo­cia­tions et une intime connais­sance de cha­cun. Faire du com­merce ce n’est pas le même bou­lot. Mon pro­pos a tou­jours été que ces musi­ciens se sentent magni­fiés à tra­vers ce tra­vail effec­tué ensemble. Et c’est la même approche quand j’enseigne à quelqu’un. »

 

Mar­ti­na A. Catel­la dis­tingue deux types de per­sonnes qui viennent la consul­ter : « Ceux qui veulent apprendre à chan­ter et n’ont pas for­cé­ment une idée pré­cise du réper­toire vers lequel ils pour­raient se diri­ger ou des repré­sen­tants d’un style vocal qui ren­contrent de vraies dif­fi­cul­tés à force d’utiliser leur ins­tru­ment sans la moindre idée de son fonc­tion­ne­ment car ayant appris le plus sou­vent intui­ti­ve­ment. Ceux là viennent me voir pour que mes pro­po­si­tions de plom­be­rie vocale leur per­mettent de mieux expri­mer le réper­toire dont ils sont les porte-paroles. » Dans cette caté­go­rie on peut citer des artistes comme Waed Bou Has­soun, Rocio Mar­quez, Titi Robin ou Eri­ka Serre mais aus­si, Arthur H., sa sœur Izzia, Amel Bent, Camé­lia Jor­da­na ou Jeanne Added dont on trouve les mes­sages de remer­cie­ments sur le site des Glotte-Trot­ters. D’autres ont aus­si trou­vé leur voie après leur pas­sage aux Glottes comme Raphaële Lan­na­dère (L) Norig, ou Awe­na Bur­gess qui se sont orien­tées vers le chant tsi­gane ou San­drine Mon­le­zun qui s’est dédiée aux tra­di­tions bul­gares. Mais ces choix ne se font jamais à la légère : « San­drine Mon­le­zun, qui venait de la maî­trise de Radio France, est une créa­trice. Elle n’a pas fait les choses à moi­tié. Elle a sui­vi un cur­sus en eth­no­mu­si­co­lo­gie et a fait son mémoire sur les chants bul­gares, elle a appris la langue et est allée vivre et tra­vailler là-bas, mais elle ne se consi­dère pas comme une chan­teuse bul­gare. »

San­drine Monlezun

 

Il y a aus­si ceux qui ont ren­for­cé les rangs de l’équipe péda­go­gique tels Emma­nuel Pes­not, qui est depuis deve­nu un autre des grands spé­cia­listes des langues du fran­çais ou Clo­tilde Rul­laud artiste accom­plie (Made­leine et Salo­mon, Tri­bute to Radio­head ou XXY [ɛks/ɛks/wʌɪ]) et fidèle repré­sen­tante de la méthode de Mar­ti­na A. Catel­la depuis 2004.

Clo­tilde Rul­laud trai­ler du film XXY [ɛks/ɛks/wʌɪ]

 

Ces appre­nants ne viennent pas la voir par hasard, ils ont sou­vent une atti­rance pour les cultures d’ailleurs et font le choix d’un ensei­gne­ment par­ti­cu­lier. Mar­ti­na pré­cise sa tech­nique vocale : « Je pro­cède par la construc­tion point par point  de régions cor­po­relles indis­pen­sables à la pho­na­tion par­lée ou chan­tée : les muscles, les zones d’appuis ou de réso­nances etc. Cela per­met de faire émer­ger « la note unique sur laquelle cha­cun est accor­dé ». Ensuite j’ouvre sur des cultures de cer­taines aires du monde qui pri­vi­lé­gient plus par­ti­cu­liè­re­ment ces zones en expli­quant pour­quoi. Puis, je fais entendre et pra­ti­quer ces chants « de l’intérieur », c’est à dire en tenant compte de ce qui carac­té­rise la voix de l’interprète mais aus­si bien sûr, les fon­de­ments de ce qui consti­tue « le son » d’une autre culture. Je fais en sorte que les élèves ne jugent pas une esthé­tique dif­fé­rente de l’extérieur. Par exemple le kata­j­jaq, le chant de gorge des Inuits cana­diens. Si je leur pas­sais ces chants sans leur expli­quer sans le leur faire pra­ti­quer, il serait cer­tai­ne­ment décon­cer­tés par ces sons rauques et s’en détour­ne­raient. Mais quand ils découvrent la liste infi­nie des bien­faits de cette res­pi­ra­tion qui per­met, entre autres de gérer des émo­tions néga­tives et la com­plexi­té des for­mules ryth­miques, ils deviennent com­plè­te­ment accro et veulent en savoir plus sur la culture Inuit. »

Extrait du film de Marie Pas­cale Dubé Rouge Gorge

 

Sa phi­lo­so­phie de l’enseignement vocal pos­sède d‘autres ver­tus : « Elle per­met de ren­con­trer d’autres cultures et de pen­ser la défi­ni­tion du verbe « chan­ter » d’une manière beau­coup plus large que celle qu’on lui accorde dans notre culture où mal­heu­reu­se­ment pour beau­coup, cela signi­fie d’abord : « être connu, vendre et gagner de l’argent ». Je reviens aux fonc­tions essen­tielles du chant. Chaque per­sonne est un être musi­cal poten­tiel, c’est un vrai che­min que l’on peut faire de l’intérieur de soi, pour se réap­pro­prier son corps, sa parole, sa pen­sée par le souffle car il n’y a pas de parole, ni de pen­sée, ni de ges­tion de l’émotion si le souffle ne fonc­tionne pas. »

En conclu­sion Mar­ti­na A. Catel­la cite un dic­ton sou­vent attri­bué à la culture toua­règue qui régit son approche : « « Voya­ger c’est aller de soi à soi en pas­sant par les autres. » Cela résume ma phi­lo­so­phie. La ques­tion n’est pas d’être l’autre. C’est grâce au che­min par l’autre que tu trouves qui tu es pro­fon­dé­ment. Et en plus, tu as ren­con­tré quelqu’un d’autre et tu le chantes. Et ça, c’est vrai­ment formidable ! »

 

* Le concert et le disque Les Voix des femmes pour la Paix réunissaient, la Bolivienne Luzmila Carpio, l’Africaine du Sud Miriam Makeba, l’Afghane Mahwash, la Grecque Angélique Ionatos, la macédonienne et Reine des tsiganes Esma Redzepova.

Le site des Glottes-Trot­ters : http://​les​glot​te​trot​ters​.com

La chaîne You­Tube  : http://​www​.you​tube​.com/​l​e​s​g​l​o​t​t​e​t​r​o​t​t​ers

La page face­book : https://​www​.face​book​.com/​L​e​s​-​G​l​o​t​t​e​-​T​r​o​t​t​e​r​s​-​p​a​g​e​-​o​f​f​i​c​i​e​l​l​e​-​1​5​9​3​7​1​1​8​4​0​9​9​6​50/

L’application et le site “Sing the word”, pour décou­vrir sa voix, le monde, ses langues et ses cultures par le chant : http://​sing​the​world​.fr

 

 

 

 

Benjamin MiNiMuM

 

benjamin MiNiMuM
©BM
Benjamin MiNiMuM a été le rédacteur en chef de Mondomix, à la fois plateforme internet et magazine papier qui a animé la communauté des musiques du Monde de 1998 à 2014. Il est depuis resté attentif à l’évolution de la vie musicale et des enjeux de la diversité, tout en travaillant sur différents projets journalistiques et artistiques. Il a rejoint l’équipe rédactionnelle de #AuxSons en avril 2020.

 

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