Live de Paul Simon et Ladysmith Black Mambazo lors du gala de concert le metteur en vedette au Warner Theatre, Washington D.C., 2007 -

Graceland, sommet contesté d’une world music qui a fait date

Le 26 août 1986, avec la sor­tie de Gra­ce­land, l’Afrique du Sud des town­ships sous état d’urgence, des hos­tels des mineurs zou­lou, et des rythmes Mba­quan­ga et Shan­gaan,  entre par la fenêtre grande ouverte du musi­cien Paul Simon pour atter­rir sur les toutes fraiches pla­tines CD des mélo­manes occi­den­taux . Trois ans aupa­ra­vant, la Fran­çaise Liz­zy Mer­cier Des­cloux, sur la foi d’une cas­sette sud- afri­caine, avait déjà fait le voyage à Ego­li, la cité de l’or comme on sur­nomme Johan­nes­burg,  pour l’enregistrement de son album “Zulu Rock”,  ser­ti du single “Ou sont pas­sées les gazelles ?”.

 

 

Selon son pro­duc­teur, Michel Este­van, Paul Simon a sans doute écou­té ce disque sémi­nal. Mais le com­po­si­teur inter­prète amé­ri­cain chante dans une autre caté­go­rie depuis ses débuts en duo avec Art Gar­fun­kel à la fin des années 50 : les baby boo­mers.

L’histoire va rete­nir que c’est éga­le­ment à l’écoute d’une cas­sette sud afri­caine ‑la com­pi­la­tion “Gum­boots : accor­déon Jive Hits volume 2 ” (sor­tie sur la major sud-afri­caine Gal­lo)- que le natif de Newark, New Jer­sey, va s’enflammer durant l’été 85 pour ces grooves d’Afrique aus­trale « vague­ment années 50, époque rock and roll du label Atlan­tic, comme Mr Lee, par The Bobettes », et tout à “la fois fami­liers et aux réso­nances loin­taines” explique-t-il dans les notes de pochettes de l’album qu’il pro­dui­ra lui même.

Paul Simon, 44 ans, est alors dans une période de creux, suite à l’insuccès cri­tique et public de son album « Hearts and Bones », sor­ti en 1983. L’idée, d’abord, est d’enregistrer un disque de reprises sud-afri­caines, sur le modèle de son El Condor Pasa, ins­pi­ré du folk­lore péru­vien pour y adap­ter en par­ti­cu­lier le “Gum­boots” des “Boyoyo Boys” décou­vert sur la cas­sette. Le pro­duc­teur sud-afri­cain Hil­ton Rosen­thal, der­rière le suc­cès du pre­mier groupe inter racial sud-afri­cain, Julu­ka (dans lequel on retrouve le chan­teur John­ny Clegg), conseille plu­tôt à Paul Simon de venir pro­duire son album à Johan­nes­burg. L’Afrique du Sud vit alors les der­nières années du régime d’Apartheid. Comme Paul Simon le recon­naî­tra ulté­rieu­re­ment : “dom­mage que cette K7 ne soit pas venue du Zaïre ( future RDC) ou du Nige­ria”.

Depuis les années 60, les orga­ni­sa­tions de la socié­té civile de Grande Bre­tagne puis des États-Unis appellent au boy­cott cultu­rel de l’Afrique du Sud. Les Nations Unies ont adop­té leur propre réso­lu­tion en décembre 1980. De “Biko” de Peter Gabriel ( 1980) au “Free Man­de­la” de Jer­ry Dam­mers et des Spe­cial AKA ( 84), la cause sud-afri­caine s’est empa­rée des ondes occi­den­tales. Aux Etats-Unis, sous l’égide du gui­ta­riste Steve Van Zandt, les “Artists Uni­ted Against Apar­theid” s’attaquent dans “Sun City” (du nom d’un res­sort sud-afri­cain situé dans le “home­land” du Bophu­thats­wa­na) aux confrères et consoeurs gras­se­ment payés pour venir se pro­duire dans cette enclave.

 

 

Simon, moyen­nant la cau­tion de Quin­cy Jones et Har­ry Bela­fonte, deux figures de la socié­té civile afri­caine-amé­ri­caine, se rend en Afrique du Sud, mais sans prendre date avec des res­pon­sables de l’ANC (Afri­can Natio­nal Congress), alors dans la clan­des­ti­ni­té,  comme on lui a conseillé. “Je savais que je serais cri­ti­qué si j’y allais, même si je n’al­lais pas me pro­duire devant un public ségré­gué”, expli­que­ra-t-il ulté­rieu­re­ment au quo­ti­dien amé­ri­cain New York Times. “Je sui­vais mon ins­tinct musi­cal en vou­lant tra­vailler avec des gens dont j’admirais beau­coup la musique”.  Être du côté des artistes plu­tôt que des poli­ti­ciens.

Durant les ses­sions d’enregistrement menées à Johan­nes­burg, Paul Simon va s’assurer que ses col­lègues sud-afri­cains soient trai­tés sur le même pied d’égalité que des musi­ciens occi­den­taux. L’artiste s’engage aus­si à par­ta­ger les cré­dits avec ses musi­ciens. Un accord suf­fi­sam­ment éthique pour que l’Union des musi­ciens noirs sud-afri­cains, à l’origine rétive à la venue de Paul Simon, l’invite offi­ciel­le­ment à venir enre­gis­trer au pays. Lorsque les ses­sions seront trans­fé­rées à New York et à Londres, Paul Simon veille­ra à octroyer un trai­te­ment VIP à ses musi­ciens. Ray Phi­ri, le chan­teur gui­ta­riste du groupe Sti­me­la, ou Joseph Sha­ba­la­la, le lea­der des Ladys­mith Black Mam­ba­zo, qui enta­me­ront alors une car­rière inter­na­tio­nale por­tés par la recon­nais­sance de « Gra­ce­land », ne ces­se­ront de sou­te­nir Paul Simon. Ce ne fût pas le cas de tous les musi­ciens sud- afri­cains. Le défunt trom­bo­niste Jonas Gwang­wa, qui diri­geait alors le groupe Amand­la, ambas­sa­deur cultu­rel de l’ANC, iro­ni­se­ra : “Il aura donc fal­lu un autre blanc pour décou­vrir la musique de mon peuple”.

 

 

Avec ses 14 mil­lions d’exemplaires écou­lés depuis sa sor­tie, “Gra­ce­land” est deve­nu un disque de réfé­rence de ce qu’on appe­lait alors la world music. En jan­vier 1992, Paul Simon connaî­tra la rédemp­tion en étant le pre­mier artiste occi­den­tal à se pro­duire dans l’Afrique du Sud post Apar­theid, posant pour l’immortalité au côté d’un Nel­son Man­de­la qu’il décriait encore six ans aupa­ra­vant comme “un com­mu­niste”, repre­nant alors à son compte le dis­cours offi­ciel du gou­ver­ne­ment des États-Unis…

 

Jean-Christophe Servant

Jean-Christophe Servant

 

Ancien du magazine de musiques urbaines l'Affiche durant les années 90, ex chef de service du magazine Géo, je suis depuis trente ans, particulièrement pour Le Monde Diplomatique, les aires anglophones d'Afrique subsaharienne, avec un intérêt particulier pour son industrie culturelle et ses nouvelles musiques urbaines.

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