Folk Irlandais
- Ye Vagabonds© Steve O Connor/Lankum© Ellius Grace/Lisa O’Neill© Jamie Goldrick

Nouvelles Ballades Irlandaises

Un pro­verbe irlan­dais annonce : «  Si tu jettes une pierre à tra­vers la vitre d’un pub, tu blesses deux poètes et trois musi­ciens ». La musique est plus vivante dans le quo­ti­dien des Irlan­dais que dans la majo­ri­té des pays du monde. Pui­sant dans l’essence des tra­di­tions et sen­sible aux évo­lu­tions du monde, une nou­velle géné­ra­tion de musi­ciens est en train de révo­lu­tion­ner le folk irlan­dais dont les têtes de file sont Lan­kum, Lisa O’Neill ou Ye Vagabonds.

Dans la pré­sen­ta­tion de son livre La Musique Irlan­daise (Fayard 2015) le jour­na­liste Etienne Bours, estime qu’un Irlan­dais sur cinq est musi­cien. Inter­ro­gé à ce sujet il pré­cise : « La musique fait par­tie de l’identité de la popu­la­tion, c’est sa culture, une vitrine inter­na­tio­nale (d’autant que des mil­lions d’Irlandais vivent en dehors du pays) et un attrait tou­ris­tique. Elle est vivante à tous les niveaux de la socié­té, avec des concours, des fes­ti­vals, des écoles, des cycles uni­ver­si­taires et des archives offi­cielles.) » La musique résonne dans les mai­sons fami­liales, les rues et bien sûr les pubs où les musi­ciens et chan­teurs, sou­vent exer­cés depuis le plus jeune âge, se retrouvent lors de soi­rées d’échanges impro­vi­sés. Pour Etienne Bours le phé­no­mène des “Ses­sions“ est de pre­mière impor­tance pour la musique irlan­daise : « C’est une école, un lieu de répé­ti­tion, de trans­mis­sion et de concerts convi­viaux. C’est un labo­ra­toire de ren­contres entre musi­ciens, chan­teurs et spec­ta­teurs d’horizons par­fois extrê­me­ment dif­fé­rents. D’autant que cette ins­ti­tu­tion a très vite fait par­tie inté­grante de la pano­plie tou­ris­tique. »

Le prin­cipe des ses­sions s’est par­ti­cu­liè­re­ment déve­lop­pé à par­tir des années 60–70. Durant cette période, grâce à des groupes comme Les Chief­tains, les Dubli­ners puis, Plan­x­ty, Sweeney’s Men ou le Bothy Band, la musique irlan­daise tra­di­tion­nelle a connu une régé­né­res­cence de ses formes et un regain de popularité.

La bonne nou­velle c’est qu’un même phé­no­mène de renou­veau est en cours.

 

Par­tie la plus visible de l’iceberg, le quar­tet Lan­kum, a raflé de nom­breuses dis­tinc­tions sur son île et lar­ge­ment agran­di son public outre Atlan­tique et en Europe, grâce à l’addition des talents qui le com­posent et l’alchimie de leur son. Entre réper­toire ori­gi­nal, réha­bi­li­ta­tion d’auteurs oubliés et rajeu­nis­se­ment radi­cal de grands clas­siques, Lan­kum s’est impo­sé comme chef de file de cette révolution.

 

Par son cha­risme, l’implication sociale de son réper­toire ou le grain un peu nasal de sa voix, Lisa O’Neill peut faci­le­ment évo­quer le Bob Dylan du début des années soixante, l’automystification et les notes approxi­ma­tives en moins.

 

Pour situer le pre­mier effet résul­tant de l’écoute des splen­dides har­mo­nies vocales de Ye Vaga­bonds, le duo des frères Mac Gloinn, il faut se réfé­rer à leurs influences avouées : Simon and Gar­fun­kel, le duo de hil­l­billy amé­ri­cain the Blue Sky Boys, fameux dans les années 4O ou le mythique groupe Sweeney’s Men, pion­nier du folk irlan­dais des années 70.

Mais notre époque n’a plus rien à voir avec l’enthousiasme can­dide des années 60–70 et l’imaginaire des musi­ciens ne se nour­ri plus d’optimisme.

Après le boom éco­no­mique de la décen­nie pré­cé­dente, qui a entraî­né une flam­bée des prix des den­rées de pre­mières néces­si­tés et de l’immobilier, le Dublin des années 2010 subit les contre­coups de la crise finan­cière de 2008. Une grande par­tie de la popu­la­tion est exsangue et déserte le cœur de la ville lar­ge­ment gen­tri­fié. Si de nom­breux pubs accueillent encore des musi­ciens, l’activité cultu­relle alter­na­tive s’est repor­tée loin du centre.

 

Chan­teur, vio­lo­niste et joueur de bou­zou­ki de Ye Vaga­bonds, Brían Mac Gloinn témoigne : « En 2013 à Dublin il y a eu une période très inté­res­sante. A Gran­ge­gor­man au nord de Dublin il y avait un immense squat où se réunis­saient des acti­vistes poli­tiques, des mar­gi­naux, des trans­sexuels, des gays, des migrants et toute sorte de gens en per­ma­nence créa­tifs. Il y avait de très bons poètes et musi­ciens. Punk rockers, ravers et musi­ciens tra­di­tion­nels ou venus d’ailleurs s’entremêlaient. Ça don­nait un brillant mix d’énergie ! »

Là, les frères Mac Gloin croisent sou­vent les frères Lynch. Dès 2004, Ian (chant, cor­ne­muse et concer­ti­na) et Daragh Lynch (chant, gui­tare et pia­no) ont com­men­cé à jouer un mélange de chants tra­di­tion­nels à la sauce punk et psy­ché­dé­lique sous l’appellation Lyn­ched. Des années plus tard en fré­quen­tant les ses­sions de cer­tains pubs, (Cob­bles­tone à Smi­th­field, Tho­mas House sur Tho­mas Street ou Devitt’s sur Cam­den Street), ils sym­pa­thisent avec des musi­ciens au solide bagage tra­di­tion­nel. Le vio­lo­neux et chan­teur Cor­mac Mac­Diar­ma­da et la chan­teuse, accor­déo­niste et cla­vié­riste Radie Peat rejoignent la for­ma­tion. Lors d’un voyage aux Etats-Unis ils réa­lisent que le jeu de mot Lyn­ched (lyn­ché), crée à par­tir du nom de famille des deux frères, évoque de sombres sou­ve­nirs aux des­cen­dants d’esclaves. Les musi­ciens mili­tants l’abandonnent au pro­fit de Lan­kum nom tiré de False Lan­kum une bal­lade com­po­sée par le chan­teur tra­vel­ler John Reilly. Cette réfé­rence est loin d’avoir été choi­sie à la légère. Moins por­tée sur les musiques à dan­ser que leurs pré­dé­ces­seurs, cette géné­ra­tion se carac­té­rise notam­ment par son goût pour les bal­lades tristes ou enga­gées et sa fas­ci­na­tion pour la tra­di­tion des musi­ciens itinérants.

Etienne Bours confirme : « Ces jeunes artistes renouent volon­tiers avec ce qui vient de la com­mu­nau­té des Tin­kers, ou Tra­vel­lers, ces gens du voyage, tou­jours mal consi­dé­rés en Irlande comme le sont les Gitans chez nous. Mais par­mi eux il y eut tou­jours de très grands chan­teurs et musi­ciens. À noter aus­si cette pro­pen­sion à chan­ter a capel­la. Ils nous emmènent par­fois dans un réper­toire assez clas­sique mais avec une jus­tesse de ton rare­ment enten­due depuis long­temps. La tra­di­tion irlan­daise reprend sa juste place sans fio­ri­tures, sans conces­sions, sans manières. »

Les frères Mac­Gloin ont com­men­cé leur car­rière en tant que musi­ciens de rue, le nom qu’ils ont adop­té Ye Vaga­bonds ou le titre de leur récent single « I’m the Rover » (Je suis le vaga­bond, en vieil argot) sou­lignent cette idée que Brian, aujourd’hui blo­qué par la pan­dé­mie, déve­loppe avec une pointe d’amertume : « Le mou­ve­ment est habi­tuel­le­ment au centre de nos vies. Nous tour­nons, voya­geons sans cesse, décou­vrons de nou­veaux endroits. Mais main­te­nant tout est annu­lé. »

Lisa O’Neill, qui a com­po­sé une chan­son inti­tu­lée John-Joe Reilly ravive le sou­ve­nir de la mythique chan­teuse de rue Mar­ga­ret Bar­ry. Comme son ainée, Lisa O’Neill s’accompagne au ban­jo et ui rend hom­mage à tra­vers la chan­son Fac­to­ry Girl qu’elle reprend avec Radie Peat dans son indis­pen­sable album Heard a Long Gone Song.

 

L’autre grande par­ti­cu­la­ri­té par­ta­gée par cette géné­ra­tion est le soin atten­tif por­té à la qua­li­té des sons natu­rels des cordes et des har­mo­nies vocales et leur goût des bour­dons, des basses ou des élé­ments bruitistes.

Pour Brian Mac­Gloin c’est une évi­dence : « La pro­duc­tion est vrai­ment essen­tielle parce que nous écou­tons aus­si bien des musiques d’archives que LCD Sound­sys­tem, Led Zep­pe­lin que de l’Ambient, de la House ou de la Tech­no. Ça a influen­cé notre musique. »

 

Brian ajoute que cette signa­ture sonore doit aus­si beau­coup au musi­cien et ingé­nieur du son Irlan­dais John « Spud » Mur­phy. Cet expert des subs et des drones a beau­coup aidé Lan­kum à for­ger son archi­tec­ture sonore. Il tra­vaille éga­le­ment avec Ye Vaga­bonds, le duo Varo ou encore l’autrice-compositrice expé­ri­men­tale Katie Kim.

Ces artistes d’horizons dif­fé­rents s’enrichissent les uns les autres. Le 6 jan­vier 2021, Katie Kim, Radie Peat et Elly Myler la per­cus­sion­niste de Per­co­la­tor, le groupe de Mur­phy, éga­le­ment aux manettes, se sont réunis pour pro­po­ser un show vir­tuel, à l’occasion de Nol­laig Na mBan, le Noël des femmes de la tra­di­tion irlandaise.

 

 

L’émergence de ce mou­ve­ment a éga­le­ment béné­fi­cié de la téna­ci­té et de l’enthousiasme du jour­na­liste, homme de radio et d’images Donal Dineen, qui l’a sou­te­nu mor­di­cus dans dif­fé­rents médias et de la per­sé­vé­rance du réa­li­sa­teur Myles O Reilly qui, camé­ra en main, a docu­men­té cette scène et pro­vo­qué des ren­contres entre musi­ciens pour les besoins de son site “Arbu­trus Yarns“ ou sa série “This Ain’t No Dis­co“, ani­mée par Dineen.

 

Enfin l’un des défri­cheurs musi­caux les plus res­pec­tés du Royaume-Uni, Geoff Tra­vis, fon­da­teur de Rough Trade (The Smith, Maz­zy Star, The Strokes, The Liber­tines…) a crée en 2018 un sous-label dédié au folk. Sur River Lea il s’est empres­sé de signer Lisa O’Neill dont il estime qu’elle est : « Une des plus grandes artistes de la pla­nète », Ye Vaga­bonds (The Hare’s Lament) ou Brighde Chaim­beul. Sur le pre­mier album de cette chan­teuse et joueuse de cor­ne­muse écos­saise on retrouve l’incontournable Radie Peat, dont le groupe Lan­kum est aus­si abri­té par la mai­son mère Rough Trade.

 

Pour don­ner un aper­çu de la foi­son­nante richesse de cette géné­ra­tion, il faut encore citer quelques artistes dont le quar­tet vocal  Land­less, amies des Ye Vagabonds.

Slow Moving Clouds, groupe auto-qua­li­fié de post folk.

Le quar­tet This How we Fly qui ras­semble un vio­lo­niste har­dan­ger, à cordes sym­pa­thiques, un cla­ri­net­tiste veillant aus­si sur des effets élec­tro­niques, un bat­teur et un dan­seur percussif.

Ou l’autrice-compositrice Bri­gid Mae Power qui col­la­bore avec Brian Mac­Gloin et mêle à ses chan­sons émou­vantes, des clas­siques du folk irlan­dais tel The Blacks­mith de Plan­x­ty ou des envo­lées de pedal steel gui­tare, sym­bo­lique de la coun­try américaine

L’Irlande est donc au centre d’un renou­veau des musiques folk, ouvertes sur dif­fé­rents styles contem­po­rains et tra­di­tions d’autres régions. Ces artistes qui tournent ain­si le dos à la pop consu­mé­riste et mains­tream, trouvent aus­si dans les chants anciens qu’ils s’approprient des com­men­taires sociaux et poli­tiques qui font écho à la situa­tion actuelle. La ten­dance tend à se retrou­ver ailleurs au Royaume Uni et en Europe, ce qui ne manque pas de remettre en mémoire la dyna­mique du renou­veau du folk des années soixante.

Pour aller plus loin :

Por­trait de Lan­kum sur Aux Sons

Etienne Bours : La Musique Irlandaise

Site offi­ciel Lankum

Site offi­ciel Lisa O’Neill

Site offi­ciel Ye Vagabonds

Site du stu­dio Gue­rilla (John “Spud” Murphy)

Site offi­ciel Varo

Site du Label River Lea

Band­camb Katie Kim

Site Arba­tus Yarns (Myles O’Reilly)

Band­camp Landless

Site offi­ciel Slow Moving Clouds

Site offi­ciel This How we Fly

Band­camp Bri­gid Mae Power

 

 

benjamin MiNiMuM

Benjamin MiNiMuM a été le rédacteur en chef de Mondomix, à la fois plateforme internet et magazine papier qui a animé la communauté des musiques du Monde de 1998 à 2014. Il est depuis resté attentif à l’évolution de la vie musicale et des enjeux de la diversité, tout en travaillant sur différents projets journalistiques et artistiques. Il a rejoint l’équipe rédactionnelle de #AuxSons en avril 2020.

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