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- Beihdja Rahal, chanteuse et icône algérienne de la musique arabo-andalouse - © Music In Africa

Femmes et musiques en Algérie

Si à travers l’Histoire, les femmes n’avaient pas accès à une visibilité sur scène, l’explication est dans le pouvoir politique et idéologique exercé sur elles, notamment par rapport à une expression artistique en public.

En Algérie et dans les pays voisins, les femmes s’exprimaient traditionnellement par le chant et les danses collectives et étaient associées aux célébrations familiales et sociétales. L’éducation musicale se faisait par tradition orale et les femmes étaient rarement instrumentistes en raison de la suspicion concernant la pratique musicale dans un espace public.

Malgré ces circonstances dissuasives, les femmes algériennes ont progressivement gagné leur place dans la musique et les arts.

La musique des femmes est aussi contrastée que les reliefs du pays. Elles chantent en amazigh, en arabe, classique ou dialectal. Villes et campagnes n’ont pas le même répertoire et la cartographie musicale s’inscrit dans l’histoire de la migration des peuples vers la terre algérienne.

L’influence andalouse

Comme tous les pays du Maghreb, l’Algérie est profondément marquée par l’héritage culturel venu d’Andalousie, Al Andalus. C’est une période de vitalité artistique qualifiée d’âge d’or mais qui s’est arrêté à la chute de Grenade et fut suivie de l’exil des Juifs et des Musulmans d’Andalousie au XVème siècle au moment de la Reconquista.

Ainsi, la musique andalouse interprétée en Algérie est un répertoire judéo-arabe qui s’est développé au fil des siècles et reste présent jusqu’à nos jours dans le paysage musical algérien. Il se caractérise par l’interprétation notamment de la nouba, une suite ordonnée de pièces vocales et instrumentales exécutée en cinq mouvements.

Les orchestres de musique andalouse étaient traditionnellement constitués d’hommes. Mais, à leur tour, les musiciennes algériennes se sont appropriées l’héritage andalou en pratiquant les instruments typiques de ce style musical tels que le luth arabe (oud), le qanun (instrument semblable à une cithare), le violon et la mandoline.

À ce titre, la ville de Tlemcen est réputée pour un genre poético-musical dérivé de l’héritage d’Al Andalus appelé le gharnati, c’est-à-dire l’héritage de Grenade, on désigne également cette école musicale par le sanaa de Tlemcen, une musique modale avec des poèmes strophiques. Un autre dérivé de ce genre musical et chanté en dialectal est le haouzi du mot haouz qui signifie faubourg et il est originaire du Haouz Zerboune de Tlemcen. Il existe un Festival National du Haouzi depuis 2007 et bon nombre d’interprètes féminines pratiquent ces répertoires.

Parmi elles, Behidja Rahal, « une des plus belles voix de la musique arabo-andalouse » qui s’accompagne du luth pour interpréter son répertoire. Son dernier album s’intitule Nouba Mezdj Ghrib Zidane.

Beihdja Rahal - Saiydi

D’autres  musiciennes représentatives du style arabo andalou ont participé comme elle à la semaine culturelle du « Fa au Féminin » où les voix féminines algériennes sont à l’honneur : Lila Borsali, Rym Hakiki, Naïma El Djazarïa.

Musique et poésie

À travers les siècles, les femmes sont présentes musicalement par l’association de la musique et de la poésie. « Dès le VIIIème siècle en Andalousie, deux poétesses et musiciennes, Farhouna et Allouna, avaient connu une notoriété à la Cour de Cordoue » Ahmed Aydoun, musicologue. Actuellement de nombreuses artistes algériennes perpétuent cette tradition poético-musicale par les qacidat (poèmes) dans des répertoires à la fois classiques et populaires.

El malhoun (poésie chantée), dont le pionnier en Algérie est le poète Lakhdar Ben Khlouf de Mostaganem (XVIème siècle), exprime les préoccupations des gens, leurs croyances et leurs émotions une forme de mémoire de l’Algérie ayant également donné lieu à des écrits, les diwans, artistiquement calligraphiés.

Du malhoun issu du zajal (poème écrit en arabe dialectal) découlent les styles suivants : le malouf Constantine, le chant bédouin d’Oran, l’Ayay des Hauts plateaux, le chaabi de Hadj M’hamed El Anka, le raï.

Une des représentantes de l’art du malhoun et de ses styles dérivés est la chanteuse Lamia Aït Amara dont le premier album est sorti en octobre 2016 avec le soutien et la direction artistique du chef d’orchestre Khalil Baba Ahmed qui propose « une fusion atypique entre un quatuor à cordes (violon, guitare et contrebasse) et un ensemble traditionnel andalou (luth, percussion, qanoun, flûte et piano) avec une grande liberté d’improvisation » (Reporters, 11 février 2017).

Lamia Aït Amara - Welfi Meriem

 

Cette nouvelle génération de chanteuses doit beaucoup à la figure de pionnière de Reinette l’Oranaise, née Sultana Daoud en 1915 à Tiaret dans une famille juive. Chanteuse, compositrice et luthiste elle connaît une immense popularité dès l’âge de 26 ans. Atteinte de cécité à l’âge de deux ans, elle doit à sa mère, qui la présente au maestro Saoud Medioni, d’être devenue musicienne : « Je veux que ma fille ait un métier qui la réjouisse et réjouisse les autres ».

Saoud Medioni compose pour elle l’émouvante chanson Adrouni Ya Sadate et ils se produisent en duo. C’est Reinette qui accompagne le maître Hadj el Anka pour des concerts sur Radio Alger. Elle chante aussi bien pendant des fêtes sépharades que des fêtes musulmanes, et elle est même autorisée à chanter dans un orchestre d’hommes. Elle prend des cours d’arabe classique et travaille sa diction avec Abderrahmane Belhoucine. Reinette l’Oranaise quitte l’Algérie en 1962 pour la France dont elle avait obtenu la citoyenneté.

Reinette l’Oranaise - Adrouni Ya Sadate

 

Elle donne un dernier concert à Radio Alger et chante une ancienne chanson Ana Barani Ghrib (je dis au revoir au pays qui ne m’appartient plus). Son nom et sa carrière sombrent dans l’oubli. Mais en 1987, grâce à Philippe Hoummous, journaliste à Libération, elle remonte sur scène à 70 ans au Théâtre de la Bastille et entame une carrière internationale et un retour en Algérie.

Elle tourne un film musical Amours éternels avec son pianiste, Mustapha Skandrani, et ce film fera partie de la Sélection du Festival de Cannes. En 1991, Jacqueline Gozland lui consacre un documentaire intitulé, Le Port Des Amours.  En 1995, elle est couronnée par l’Académie Charles-Cros et promue Commandeur des Arts et Lettres. Reinette l’Oranaise s’éteint à Paris à 83 ans, à ses côtés, son mari percussionniste Georges Layani dont elle disait « Il est mes yeux ». Dans sa bibliographie figurent les ouvrages de Hélène Hazéra, Reinette Au Paradis Andalou et de Frank Medioni, Reinette l’Oranaise, La Voix de L’Algérie Plurielle.

Alger, un creuset musical et une pépinière de talents

La capitale algérienne connaît une vitalité musicale indéniable dans divers styles de musique. Radio Alger est l’organe vital de la diffusion musicale. Alger est représentative du style andalou par le sanaa d’Alger, mais la casbah a aussi vu naitre le style chaabi, une musique populaire née après l’exode des populations vers la capitale.

La chanteuse Lamia Aït Amara précédemment citée est ingénieure commerciale et représente une jeune génération de talents au féminin, qui mènent de front leur carrière artistique et professionnelle, comme celles qui sont membres de l’Ensemble Féminin de Musique Andalouse et se produisent à l’Opéra d’Alger.

La capitale est emblématique de la diversité musicale comme l’exprime la chanteuse Hassiba Abderaouf : « La chanson algéroise est mon style de prédilection. Néanmoins je suis une artiste polyvalente et je chante du malouf  (originaire de Constantine), du chaoui, en passant par le kabyle et le style marocain. À vrai dire, j’aime la musique dans ses multiples tendances (…) ».

Cette polyvalence se retrouve sur la scène moderne algérienne représentée par exemple par Souad Massi, désormais internationalement célèbre par son répertoire poétique et sa critique sociale, s’est produite sur scène avec des musiciens et une danseuse de flamenco.

Oran, le bedoui oranais et le raï

L’ouest algérien a un style musical caractéristique et Oran en est le centre de diffusion. Parmi ces musiques figurent le chant bédouin de la campagne oranaise représentée par Cheikha Djenia née Fatna Mébarki. Le choix du nom de cheikha (maîtresse) évoque un choix de vie dédiée à la scène et à la chanson, malheureusement souvent lié à un drame personnel (en l’occurrence un mariage forcé à 17 ans). Djenia est le féminin de djinn (démon) c’est donc une diablesse.

Cheikha Djenia - El Babor Rah

 

Cheikha Djenia commence par le style traditionnel du bedoui qu’elle chante accompagnée de flûtistes réputés comme Cheikh Atou, Cheikh Sammouri entre autres. Puis elle passe dans l’univers très masculin du raï et se produira en Europe.

Elle est confrontée à la censure politique. Malheureusement, sa carrière s’arrête brutalement en raison d’un accident de voiture mortel en 2004. Mais ses chansons du répertoire raï sont reprises par la nouvelle génération (Trab el Ghadar, Dertou fina Djournan, Kayen rabi… ) Celle qu’on appelle la diva du raï a une discographie qui s’échelonne de 1987 à 2004.

Musique et engagement

Il existe en Algérie bien des chanteuses engagées et courageuses. Certaines s’expriment en arabe, d’autres en amazigh, la langue de la Kabylie. On peut citer à titre d’exemple celle qu’on appelle la passionaria de la chanson kabyle : Malika Domrane, née le 12 mars 1956.

Dès son adolescence elle exprime sa rébellion contre toute forme d’oppression et compose une chanson intitulée Tirga N’Temzi (Rêve d’adolescente) qui figure encore actuellement dans son répertoire. Une seule de ses phrases caractérise Malika Domrane : « Je m’appelle liberté et je refuse d’obéir » selon Patrick Graine à l’occasion d’un concert qu’elle a donné à Massy en janvier 2020.

Malika Domrane - Tirga N’Temzi

 

Malika Domrane dit avoir trouvé la force de combattre grâce à son travail d’infirmière à l’hôpital psychiatrique de Tizi Ouzou où des femmes lui confiaient leur malheur. Elle-même n’a pas été épargnée avec l’assassinat de son ami proche le poète Lounes Mahoub et celui du chanteur Cheb Mami en 1994. En raison de ses idées politiques, elle a dû fuir son pays la même année et n’a retrouvé ses enfants qu’en 1998. Les compositions de Malika Domrane sont évocatrices de ses convictions : Asaru (l’objet du désir), Xirra (le défi), Tamenggurt (la stérile),  Lyil Iw (le fardeau) pour ne citer que quelques titres qu’elle chante avec force d’une voix troublante.

Plus récemment, Raja Meziane née en 1988, chanteuse et avocate, est devenue une icône de la rébellion et a choisi la voie du rap. Elle a donné un premier concert en France le 8 mars 2020 aux Arabofolies à l’Institut du Monde Arabe.

Raja Meziane - Allo le Système!

 

Une autre forme d’engagement est la protection et la diffusion du patrimoine musical traditionnel. Ainsi, le groupe  de femmes percussionnistes Lemma de Béchar fait connaître la hadra et la musique saharienne sur les scènes internationales.

La hadra est l’expression d’une mystique soufie populaire. Le groupe s’est produit lors du Festival International de Hadra et Musiques de Transe à Essaouira au Maroc en 2016. Lemma et ses Haddarates étaient aussi présentes en 2019 au WOMEX (World Music Expo) de Helsinki.

Lemma - Concert au Womex 2019

Beau parcours pour ce groupe fondé par Souad Asla qui réunit des femmes percussionnistes de tous les âges, qui transmettent un patrimoine musical ancestral au féminin.

Les chants de la hadra consistent à faire des louanges, invocations et incantations divines dans le but d’atteindre ce moment de grâce tant recherché : al hadra. Les chants des femmes sont soutenus par les battements de mains de l’assemblée et sont souvent accompagnés par des percussions comme le bendir (tambourin), le tbal (tambour) et les qarqabu (cymbales manuelles).

Ces rythmes très énergiques ponctuent une danse nommée zabdat qui mène à l’extase, voir à la possession. Ces instruments sont les mêmes que ceux utilisés dans la musique gnaoua.

L’influence gnaoua, le diwan algérien

La musique est l’expression de la tradition lors des rituels et cérémonies. On n’évoque ici que la musique profane mais il y a bien entendu aussi le chant religieux et coranique. Toutefois, il est indispensable de citer les chants mystiques des confréries gnaouas qui renvoient à l’africanité des peuples du Maghreb par une rythmique autre que celle de la musique arabe.

Cette musique est essentiellement le domaine d’une confrérie d’hommes, mais récemment des femmes solistes se sont appropriées la pratique du guembri (instrument à cordes des gnaouas) comme Hasna El Bachari, la soliste du groupe Lemma pour accompagner leur chant et actuellement cet instrument fait des incursions dans le jazz et les musiques du monde. « C’est une musique qui dialogue avec les esprits dans un langage fait de sonorités musicales, d’invocations, d’encens, de danses et de couleurs » Abderrahmane Moussaoui, Anthropologue.

Nous pouvons finir par l’aspect transfrontalier de la musique algérienne qui s’exprime sur les deux rives de la Méditerranée. Cette créativité musicale partagée marque la force du lien entre l’Algérie et sa diaspora. Toutes les artistes empruntent cette passerelle qui réunit les peuples par amour de la musique.

 

Édité par Lamine BA, cet article a été rédigé pour Music In Africa, #AuxSons l’a publié dans le cadre d’un partenariat média.

 

 

Rita Stirn

 

Rita Stirn-Wagner est née en France, à Strasbourg. Titulaire d’un DEA en Civilisation Nord Américaine, elle a enseigné à l’Université de Strasbourg, à L’Université Clemson en Caroline du Sud (USA) et à l’Université Internationale de Rabat. Membre fondatrice du Festival jazz d’Or de Strasbourg, elle a pratiqué la percussion brésilienne en France et au Maroc (Association Matissa). Elle a mené des études d’arabe à l’Université de Strasbourg et d’Amman en Jordanie. Elle est aussi traductrice anglais français / français anglais.

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