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Baden Powell & Pierre Barouh, fresque de Dagson Silva à la Boupère © Dominique Dreyfuss
Baden Powell & Pierre Barouh, fresque de Dagson Silva à la Boupère - © Dominique Dreyfuss

Baden Powell, le paradoxe de la Bossa Nova

Génial guitariste et compositeur brésilien, Baden Powell, décédé il y a 21 ans le 26 septembre 2000, a passé une grande partie de sa vie à Paris, d’où il aura ouvert les oreilles des Français aux subtilités des musiques de son pays. Hommage !

 

La musique brésilienne est des plus diverses et foisonnantes. Chaque région, chaque couche de la société, chaque époque génère sa propre musique, chaque genre a ses styles, chaque style ses variantes…

Curieusement, la France, terre d’accueil des musiques du monde, y compris la brésilienne, tend souvent à réduire cette dernière à la bossa nova. Un peu comme si la musique nord-américaine se limitait au be-bop ou l’espagnole aux sevillanas…

Et, curieusement, l’homme par qui la bossa nova est arrivée en France, le guitariste, brésilien Baden Powell, n’était pas un tenant du genre.

Baden Powell - Prélude en La Mineur

 

Né au sein d’une famille modeste, Baden Powell (1937 – 2000) grandit à São Cristovão dans la Zona Norte, secteur populaire de Rio et haut lieu de la samba. Son père, admirateur du fondateur du scoutisme (d’où le prénom du fils) et violoniste amateur aime à organiser chez lui des ”rodas de choro” (réunion des grands maîtres de cette musique instrumentale très sophistiquée, née à la fin du 19e siècle). L’enfant pousse dans un bain du meilleur de la musique pour laquelle il manifeste très tôt un talent exceptionnel. Son père lui donne alors des cours de guitare – « Parce qu’il y avait une guitare chez nous, que ma tante avait gagnée dans une tombola » - avant de le confier à un ”vrai” professeur de musique qui l’initie à l’étude de la guitare classique. A l’adolescence, Baden comme tous les adolescents de sa génération se passionne pour le rock, puis découvre le jazz. Emerveillement…  Le tout sans jamais cesser de fricoter avec sa samba natale. Tout genre musical passant par ses oreilles intègre son répertoire.

A 15 ans il devient professionnel. Interprétant avec la même aisance Bach, samba, rock, choro, baião quand il ne se lance pas dans des improvisations jazzistes. Un éclectisme d’une parfaite cohérence grâce à la « griffe » du guitariste, reconnaissable entre toutes au premier accord.

Baden Powell - Samba Triste (1970)

 

A la fin des années 50 un raz-de-marée musical déferle sur le Brésil : la bossa nova, née de la rencontre du guitariste João Gilberto, du compositeur Antônio Carlos Jobim et du poète parolier Vinicius de Moraes. Le trio apporte une nouvelle approche rythmique, de nouvelles harmonies, une nouvelle poétique à la samba. Rien que du nouveau donc, une vraie ”bossa nova” (”nouvelle vague”). Le hasard d’un concert fait se croiser les chemins de Vinicius de Moraes homme du monde, et de Baden homme du peuple. Un coup de foudre musical unira leurs destins pendant des années. Ils écriront une des grandes pages du répertoire brésilien, notamment les célèbres Afro-sambas. Et le nom du guitariste sera à tout jamais associé à la bossa nova.

Or, compositeur de génie, guitariste hors normes, Baden n’a jamais adhéré à la bossa nova. Quoique fréquentant assidument le milieu de la bossa nova, il a créé son propre style inégalable et inimitable, (seul son fils cadet, Marcel Powell, peut y prétendre à ce jour) riche de toutes les influences reçues dans sa formation mais absolument personnel. L’ensemble des guitaristes brésiliens s’accorde à dire qu’il est une école à lui seul, dont il fut l’unique élève. Tout comme son style, il a créé aussi son histoire, toujours à contre-courant des tendances.

En novembre 1963, alors que le monde du jazz américain ne jure que par la bossa nova, que Stan Getz, Herbie Man, Franck Sinatra, Bill Evans, Miles Davis, Gerry Mullingan, etc. y sacrifient et que Jobim et João Gilberto s’installent aux Etats-Unis, Baden Powell, qui est une star au Brésil, embarque pour la France. Une France où il est un parfait inconnu et qui n’a rien compris à la bossa nova, dont les producteurs, les diffuseurs, les maisons de disques en chœur affirment que « ça ne marchera pas ». Aussi, malgré les efforts de quelques fans comme le parolier Eddy Marnay qui adapte – pour le plaisir, personne n’en veut –  tous les grands succès du genre en français, en dépit de l’engouement de Sacha Distel, d’Henri Salvador, de la Palme d’or remportée en 1959 par Orfeo Negro, (Bande originale d’Antonio Carlos Jobim, Luiz Bonfa, et Vinicius de Moraes) la sauce ne prend pas chez nous. L’histoire d’amour qui relie depuis toujours la musique brésilienne et la France somnole…

« Saravah », le film de Pierre Barouh (1969)

Et puis Pierre Barouh vint. Ce baroudeur des sons du monde fou de musique brésilienne apprend que Baden est à Paris. Il prend le guitariste en main. Un engagement au Feijoada, restaurant simili-brésilien fréquenté par les people, une présentation à l’Olympia suivie de huit rappels et un contrat pour six albums chez Barclay plus tard, les bases de la carrière de Baden Powell en France sont posées. Courant 1964, sort Le Monde Musical de Baden Powell son premier album chez Barclay. Au répertoire : Bach, Albinoni, Baden Powell, Tom Jobim, Vinicius de Moraes, de la samba, de la bossa, nova, du jazz, des ballades, une berceuse, du choro… s’il fallait encore prouver que Baden était un musicien polyvalent. L’album est éblouissant, le succès immédiat. En un tour de platine, Baden Powell devient une star et la bossa nova a enfin son rond de serviette en France. Et si, comme Les Quatre saisons de Vivaldi, elle a intégré le top 50 des ascenseurs, des supermarchés et des répondeurs téléphoniques institutionnels, elle s’est également immiscée dans la production musicale française, influençant et inspirant aujourd’hui encore, nombre de musiciens de Michel Legrand à Bernard Lavilliers en passant par Véronique Sanson, Claude Nougaro, Michel Jonasz, Georges Moustaki, Laurent Voulzy…

Pendant que les Français s’initiaient au célèbre swing de la bossa, Baden Powell poursuivait sa route sui generis et une carrière internationale qui le mena aux quatre coins de la planète pendant toute sa vie. Mais la France étant devenue son pays de cœur, il partagea cette vie entre Rio et Paris : « C’est là que j’ai ma vie familiale (ses deux fils sont nés à Paris), mon public le plus fidèle, que j’ai l’impression que ma musique est le mieux comprise… »

Et c’est là qu’il rêvait de revenir lorsque la mort le rattrapa, à Rio, en septembre 2000.

« Ensaio », une émission de Fernando Faro, TV Cultura, 1990 (en portugais) 

 

 

 

 

 

 

 

 

Dominique Dreyfuss

Après avoir passé son enfance au Brésil (Recife) et son adolescence en Espagne (Madrid), elle s’installe à Paris pour y faire ses études supérieures. Agrégée de Portugais, docteur d’état en civilisation brésilienne (thèse : Musique miroir de la société brésilienne), elle enseignera à Université de Poitiers, à Paris III, et à Sciences Po Paris.

Journaliste, elle collabore pendant plusieurs années au journal Libération, comme spécialiste de la musique brésilienne. Elle dirige la première édition française de Rolling Stone, écrit épisodiquement dans Télérama, la Vie Catholique, Le Nouvel Obs, Mouvement…

A la radio, elle fait des chroniques sur la musique brésilienne pour l’émission Rock à l’œil sur Europe1 et anime à partir de 1987 l’émission « Brésil sur Scène » sur Radio Latina, dont elle prend la direction en 1992.

A la télévision, elle réalise des reportages sur la musique brésilienne pour « Rapido » (Canal+) et dirige l’émission « La Sixième dimension » sur M6.

Depuis 1997, elle se consacre au documentaire. Auteur de plusieurs ouvrages sur la musique brésilienne, dont la biographie officielle de Baden Powell. Elle a été commissaire générale de l’exposition « MPB – musique populaire brésilienne », à la Cité de la Musique et « Raizes da musica brasileira » à Rio de Janeiro, biographie de Baden Powell.

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