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Guedra Guedra
Guedra Guedra - © Fayssal Zaoui

Une musique contemporaine attachée à ses racines : Cheb, Guedra Guedra, Othman el Kheloufi…

Au Maroc, depuis quelques années déjà, on dépous­sière le pas­sé. Alors que le rap et la trap sont sur toutes les ondes, une vague d’artistes indé­pen­dants réin­ves­tit le patri­moine popu­laire, à contre-courant.

« J’aime le chaâ­bi, les cultures cam­pa­gnardes, tout ce qui est délais­sé, sale, boueux, mépri­sé, ça me plaît, j’essaye d’en faire quelque chose ».  Ces mots sont ceux de Nabil Amraoui, alias Cheb, un jeune tren­te­naire qui a cha­hu­té le pay­sage musi­cal maro­cain par son uni­vers déjan­té, ses sono­ri­tés psy­ché­dé­liques et sa langue taquine. Auto­di­dacte, ce diplô­mé de théâtre arrive à la musique à quinze ans, un peu par hasard. En 2017, des amis l’en­cou­ragent à publier des musiques enre­gis­trées avec son télé­phone. Il les ras­semble dans un album au titre évo­ca­teur, Tkhr­chich, les « gré­sille­ments ». Le public découvre alors un jeune homme joueur, armé d’une gui­tare et d’une voix qui, tan­tôt, raconte des his­toires, tan­tôt mime des ins­tru­ments imaginaires.

Dès ses pre­miers mor­ceaux, Cheb reven­dique une iden­ti­té chaâ­bi. Une musique qui « est un éven­tail de thèmes, de rythmes et de mélo­dies pui­sées dans le riche réper­toire des chants popu­laires maro­cains : Ayta mar­saouiyya, has­baouiyya, taq­to­qa jaba­liyya ; dans le cor­pus des contes poé­tiques du mal­houn, dans la musique confré­rique des ‘Ays­sa­wa et Gna­wa et bien sûr dans les mélo­dies et les rythmes ama­zigh (ber­bères) de l’At­las. ». 

Mais au-delà des sono­ri­tés, Cheb s’inspire de la phi­lo­so­phie du chaâ­bi, ses racines popu­laires, son authen­ti­ci­té et l’esprit de la nza­ha, « sorte de récréa­tion joyeuse qui donne lieu à des chants accom­pa­gnés de musique et de danse. » Dans la musique de Cheb il y a comme une non­cha­lance assu­mée, un humour sur­pre­nant, des asso­cia­tions impro­bables qui donnent à voir les para­doxes d’une socié­té maro­caine qu’il ne connaît que trop bien.

 

Chan­tés en dari­ja (arabe maro­cain), langue que l’artiste manie à la per­fec­tion, ses mor­ceaux passent par la méta­phore pour dénon­cer, entre autres, les hié­rar­chies sociales, la cor­rup­tion, la reli­gion étouf­fante, le sexisme….

 « On s’est appuyé sur un mur friable, les lécheurs sont appa­rus à l’é­cran (…) La plai­san­te­rie a trop duré, on veut vous voir devant le juge. Mais le juge attend qu’on l’invite, autour d’un plat de pas­tilla et d’un cou­teau qui coupe bien. » peut-on entendre dans l’un de ses titres les plus enga­gés, Al ‘Iacha.

 

Deux albums plus tard, Akher Assa’alik Al Moh­ta­ra­min en 2019 et Sma’ Balak en 2021, Cheb affirme une iden­ti­té musi­cale sin­gu­lière, qui, tout en met­tant le chaâ­bi au centre, lui asso­cie des sono­ri­tés inat­ten­dues : élec­tro­nique, jazz, fla­men­co lo-fi, musique psychédélique.

 

Les textes abra­sifs sont tou­jours là, l’esprit du chaâ­bi aus­si mais chaque titre a ses propres ins­tru­ments, son propre uni­vers. Comme dans Dwa­qa Wlla… Ghel­la­qa ? qui réus­sit le pari de marier le chaâ­bi au jazz sur un fond électronique.

 

Ce titre fait pen­ser au « jazz bel­di » d’Othman el Khe­lou­fi – avec qui Cheb a d’ailleurs col­la­bo­ré. Ren­con­tré en 2015, Oth­man nous confiait alors sa dif­fi­cul­té à moti­ver des musi­ciens à le rejoindre dans l’entreprise de fusion­ner jazz et musiques tra­di­tion­nelles : « Il faut encore décons­truire le mythe de la supé­rio­ri­té des musiques savantes et inté­grer des pra­tiques musi­cales qui nous sont propres ».

 

Au fond, c’est là le prin­ci­pal point com­mun que Cheb par­tage avec Oth­man el Khe­lou­fi ou Gue­dra Gue­dra : la place cen­trale don­née aux musiques tra­di­tion­nelles. Elles ne sont pas en arrière-plan, elles ne servent pas d’alibi, ni de décor exo­tique, elles occupent plei­ne­ment l’espace musi­cal et visuel des artistes. Elles sont au cœur d’une démarche de trans­mis­sion mémo­rielle et politique. 

« Ce que je cherche à faire c’est créer une musique contem­po­raine atta­chée à ses racines » déclare Abdel­lah Has­sak alias Gue­dra gue­dra, un DJ et pro­duc­teur qui enchaîne les pro­jets depuis 2006. Celui qu’on appelle sou­vent « l’archéologue du son » réa­lise un véri­table tra­vail de recherche, d’archivage et de réha­bi­li­ta­tion du patri­moine élec­tro­nique maro­cain. Les racines de cet atta­che­ment sont intimes, elles remontent à un épi­sode sur­ve­nu aux seize ans d’Abdellah. 

« A l’époque j’étais dans le truc rock, punk… je refu­sais tout ce qui était tra­di­tion­nel. Un cou­sin nous avait invi­tés à une fête de mariage mais je ne vou­lais pas y aller. Fina­le­ment j’y suis allé et j’ai été bluf­fé par les chants d’une femme avec des habits incroyables, une musique incroyable ».  

 

Deux ans après, Abdel­lah découvre la musique de Aisha Kan­di­sha Jar­ring Effects et, de fil en aiguille, il apprend à pro­duire de la musique sur ordi­na­teur puis expé­ri­mente petit à petit des mélanges qui puisent dans le patri­moine maro­cain, magh­ré­bin et africain. 

Cet iti­né­raire de décou­vertes, il le repro­duit jus­te­ment dans l’un de ces mix, met­tant à l’honneur les pion­niers mécon­nus de la musique élec­tro­nique marocaine.

 

Très vite, son tra­vail de recherche va for­ger en lui des convic­tions. Abdel­lah veut être le plus res­pec­tueux pos­sible du contexte des musiques dont il s’inspire. Aux repro­duc­tions en stu­dio, il pré­fère les enre­gis­tre­ments ter­rain à par­tir des­quels il com­pose sans dénaturer. 

Dans son tra­vail, Abdel­lah tient à res­pec­ter la métho­do­lo­gie et la logique des musiques tra­di­tion­nelles. C’est ce qui explique le masque de la tri­bu zayan qu’il porte pen­dant les concerts mais aus­si la pré­sence de poly­rythmes qui cassent la struc­ture 4/4 aux­quelles les oreilles occi­den­tales sont habi­tuées. Tout cela concourt, selon lui, à « déco­lo­ni­ser l’espace de danse.»

Dans son der­nier album, Son of the sun, les poly­rythmes occupent une place impor­tante. Par­ti­cu­liè­re­ment dans le titre “Juke Locks­tep”.

 

De jeunes artistes maro­cains pour­suivent aujourd’hui dans la lan­cée d’Abdellah, Cheb, Oth­man et de nom­breux autres. Ils s’appellent Jou­ban­tou­ja, Meryem Aas­sid ou Tasu­ta N‑imal, ils chantent en langue ama­zigh et s’inspirent du folk­lore maro­cain pour com­po­ser leur musique. A l’honneur dans l’é­di­tion 2021 de Visa for Music, ces artistes ont été repé­rés par l’é­quipe de Bra­him El Maz­ned direc­teur fon­da­teur du fes­ti­val et éga­le­ment direc­teur artis­tique du Fes­ti­val Timi­tar des Musiques du Monde. Bra­him a fait de la reva­lo­ri­sa­tion du patri­moine un véri­table com­bat. « Le patri­moine ne doit pas être (…) réser­vé exclu­si­ve­ment à cer­taines classes, les pauvres ou les riches. Il faut qu’on se récon­ci­lie avec notre iden­ti­té, indé­pen­dam­ment de notre aspi­ra­tion à la moder­ni­té. Il faut qu’on connaisse notre patri­moine, qu’on le maî­trise pour s’en res­sour­cer et créer une nou­velle iden­ti­té, de nou­velles esthé­tiques… » déclare-t-il en 2019 à Babmagazine.

Si ces nou­veaux noms le réjouissent, Abdel­lah Has­sak refuse pour­tant de par­ler d’un nou­veau mou­ve­ment autour de la réap­pro­pria­tion du patri­moine. Comme il le dit avec humour, « à chaque fois qu’on recon­naît un mou­ve­ment, c’est qu’il est mort. » Ce qu’il déplore c’est le manque de média­ti­sa­tion des artistes qui rompt les chaînes de la mémoire. Selon lui, c’est par là qu’il faut com­men­cer : documenter.

 

 

Hajar Chokairi

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Hajar est une jeune écrivaine et consultante franco-marocaine active dans l’entrepreneuriat culturel et les technologies civiques. Hajar a développé le magazine et agence culturelle www.onorient.com après y avoir contribué en tant que rédactrice.

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