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Nathalie Natiembé - lors du concert de création de son hommage à Bashung au Kabardock ©Mikaël Thuillier

Bashung en version ultramarine : un concert réunionnais

À La Réunion, les concerts se pour­suivent mal­gré les res­tric­tions sani­taires. L’occasion pour Natha­lie Natiem­bé, la « pun­kette du maloya », de faire entendre sa ver­sion de Bashung. Un concert habi­té, riche d’émotions, au Séchoir de Saint-Leu. 

Une salle plon­gée dans l’obscurité, des lumières sur le pla­teau, qui sou­lignent, épousent et rythment les sons, une musique qui s’élève et enve­loppe le public, des émo­tions, un fris­son qui par­court l’assistance, des applau­dis­se­ments char­gés de fer­veur : depuis quelques mois, en métro­pole, cette scène relève de la science-fic­tion. Mais à La Réunion, comme dans d’autres ter­ri­toires d’Outre-mer, la musique conti­nue, vivante, vibrante, et les insu­laires jouissent avec bon­heur de leur « droit de concert ».

Depuis le 23 février, sur l’île Bour­bon, les res­tric­tions sani­taires pour cause de Covid-19 se ren­forcent avec la mise en place d’un couvre-feu à 22h00, qui s’ajoute aux règles déjà en vigueur : regrou­pe­ment à plus de six per­sonnes inter­dit sur la voie publique ; pique-nique ban­nis ; jauges limi­tées dans les cafés-concert ; ron­da­velles de Saint-Leu – ces paillottes de plages où résonne la musique le dimanche – pri­vées de concert… Alors, certes, La Réunion ne renoue pas (encore) avec la folie des grands soirs, mais les spec­tacles vivants, la plu­part du temps com­plets, conti­nuent comme autant de bulles d’espoir.

Une soli­da­ri­té inouïe entre les artistes et le public

Ce jour, le 26 février, au Séchoir, dans les hau­teurs de Saint-Leu, pour le concert de la bien-nom­mée « pun­kette du maloya », Natha­lie Natiem­bé, en hom­mage à Bashung, le public savoure sa chance. Cer­tains se sont conver­tis aux « concert assis », et font contre mau­vaise for­tune bon cœur. Les masques ? Les sièges lais­sés vides ? Des détails qui n’entachent pas la joie de com­mu­nier ensemble, en musique. La situa­tion sani­taire aurait même ren­for­cé l’émotion, selon la pré­si­dente du Séchoir Patri­cia Payet et son ex-pré­si­dente Nadège Ber­non : « On sent l’urgence de la situa­tion, la néces­si­té de pré­ser­ver cet équi­libre fra­gile, et cette soli­da­ri­té inouïe qui se tisse entre les artistes et le public… »

Ce soir-là, au moment-même où se joue le concert, le pré­fet de La Réunion doit s’exprimer sur une pos­sible avan­cée du confi­ne­ment à 18h00 ou 20h00. Ce qui, a prio­ri, son­ne­rait le glas des lives. Pour­tant, en pré­am­bule, Jean Caba­ret, pro­gram­ma­teur de la salle, lance un mes­sage d’optimisme : « Depuis un an, nous avons été for­cés de nous adap­ter, de bous­cu­ler nos habi­tudes… Et nous nous adap­te­rons à nou­veau. La situa­tion nous force à être réac­tifs. »

Sous les applau­dis­se­ments du public, le concert démarre, à 19h00, avec une heure d’avance, couvre-feu oblige. Trois gaillards s’emparent de la salle, et délivrent une chan­son-rock mus­clée et cha­leu­reuse, où l’amour et la poé­sie s’emmêlent en Fran­çais et en Créole. En pre­mière par­tie, le groupe Kana­sel, por­teur d’heureux métis­sages, ori­gi­naire de Saint-Benoît, dans l’Est, ne boude pas son plai­sir : enfin sur scène après une ribam­belle d’annulations ! Comme une traî­née de poudre, leur joie se pro­page. Der­rière les masques, les chants résonnent, et les sou­rires s’étendent jusqu’aux yeux.

 

Plon­gée dans l’océan Bashung

Deuxième round. « Entre tes doigts, l’argile prend forme/ L’homme de demain sera hors norme/ Un peu de glaise avant la fournaise/ Qui me dur­ci­ra ». Dans le noir, les mots de Bashung sur­gissent. Impla­cables. Por­tés par la voix de Natha­lie Natiem­bé, qui « malaxe » le verbe d’Alain. En trio sobre, entou­ré du gui­ta­riste Daniel Ries­ser (Zis­ka­kan, Bas­ter, etc.), et du sor­cier ès machines Brice Nau­roy (Lo Griyo, Danyel Waro, etc.), la chan­teuse magné­tique appa­raît affu­blée d’une che­mise, d’une cra­vate, et de sortes de « lunettes de plon­gée ». Et c’est bien de cela dont il s’agit : une plon­gée âme et cœur dans l’océan Bashung, dans cette œuvre immense qui ne cesse de la bou­le­ver­ser depuis des décen­nies. En fin de concert, de manière infor­melle, elle confie­ra : « Bashung, c’est un peu la bande-son de ma vie. » Et ain­si, juchée sur son tabou­ret de bar, Natha­lie ondule, tremble, secouée par des spasmes, comme si les mots de Bashung la tra­ver­saient en décharges élec­triques, en secousses tel­lu­riques, vol­ca­niques. Elle a pas­sé « des nuits sans dor­mir », à choi­sir les textes qu’elle inter­prè­te­rait, à par­cou­rir som­nam­bule cette galaxie en clair-obs­cur. Et la voi­ci, seule capi­taine, face à un pupitre, avec ses feuilles, qui se suc­cèdent et tombent à terre, où s’inscrivent les paroles dont elle ne sau­rait chan­ger un mot. Sommes-nous ? Sommes-nous les eaux troubles ? »), Les Salines Il dit je ne parle pas et mon cœur brûle »), J’écume (« Au large, les barges se gon­dolent dans le rou­lis »), Le Tan­go funèbre Ah, je les vois déjà me cou­vrant de bai­sers ») : ain­si égrène-t-elle les titres du poète, qui se nimbent, sous son chant, d’une autre lumière.

« Un petit sorbet-banane »

Et peut-être est-ce pour cela que Natha­lie Natiem­bé a su, avec fier­té et sin­cé­ri­té, tou­jours avec son impec­cable exi­gence musi­cale, s’accaparer ce monde si inti­mi­dant : pour la dis­tance qu’elle lui insuffle. Une femme créole, à 11 000 kilo­mètres de la métro­pole reprend Bashung, avec un côté élec­tro. Et pour­tant, lorsqu’elle incarne Au pavillon des lau­riers, impos­sible de ne pas res­sen­tir cette filia­tion cer­taine, comme un dia­logue, par-delà les mers : le même grain de folie, la même poé­sie d’abysses sombres, le même crève-cœur… Tout a com­men­cé il y a quelques années lorsque Natiem­bé a repris pour la pre­mière fois La nuit je mens. Et ce soir, elle en offre une énième ver­sion, cette fois, dans une atmo­sphère nébu­leuse, aqua­tique, rêveuse, un « petit sor­bet-banane », selon ses mots.

 

« Je ne t’ai jamais dit, mais nous sommes immor­tels » : la chan­teuse achève son concert en apo­théose, en ayant avi­sé : « Je ne ferai pas de rap­pels, parce que c’est tou­jours le bor­del ». L’émotion plane, vive, dans la salle. Et quand les lumières se ral­lument, et que la nou­velle atter­rit sur les por­tables – le pré­fet main­tient, pour l’instant, le couvre-feu à 22h00 – l’assistance savoure ce répit encore accor­dé. Pour les concerts à venir, et la musique partagée…

 

 

 

Anne-Laure Lemancel

© Anne-Laure Lemancel
© Anne-Laure Lemancel
Après des études de littérature et de musicologie, Anne-Laure Lemancel exerce depuis quinze ans, comme journaliste musicale (mais pas que…), pour différents médias : RFI, Les Inrocks, (ex) Mondomix, La Terrasse, etc. Elle a également réalisé des sujets pour Tracks (Arte) et s’apprête à sortir son premier long-métrage documentaire sur le festival Jazz in Marciac). Elle joue des percussions brésiliennes depuis quinze ans, et pratique les arts martiaux depuis plus de vingt ans (ceinture noire 3 ème Dan de Tae Kwon Do, Vo-Vietnam…)

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