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Au Venezuela, la musique étouffée par la crise  

Le Vene­zue­la, terre de sal­sa et de rythmes afro des­cen­dants, reste un pays où la musique est reine. Mais la crise éco­no­mique, poli­tique et sociale que tra­verse le pays a mis un sérieux coup de frein à la pro­duc­tion et à la créa­tion musi­cale qui était autre­fois l’une des plus en vue des Caraïbes.

Si l’on veut dan­ser la sal­sa, il reste quelques lieux de choix à Cara­cas qui res­tent ouverts contre vents et marées. Quelques bars et de rares clubs pro­posent encore des concerts qui durent jusqu’au bout de la nuit. Pour les artistes en revanche, ce n’est plus suf­fi­sant pour vivre. « Avant on se pro­dui­sait cinq fois par semaine, et on vivait de ça, se sou­vient Aquiles Baez, un grand nom des rythmes jazz et lati­nos au Vene­zue­la. Aujourd’hui, quand tu vois un groupe dans un bar, c’est béné­vole, ou presque. »

Non seule­ment le nombre de bars qui pro­posent des concerts a chu­té en quelques années, mais les der­niers qui conti­nuent de le faire sont des repères de pas­sion­nés, sans un sous à offrir à leurs musi­ciens sinon quelques « Cuba libre » pour faire pas­ser la pilule. « Ceux qui acceptent de jouer comme ça, gra­tui­te­ment, c’est sur­tout parce qu’ils sont avec leurs potes, qu’ils ne veulent pas perdre la main et faire un peu de scène », pré­cise Cheo Linajes, un com­po­si­teur de musiques typi­que­ment véné­zué­liennes comme le merengue cara­queño.

 

Dif­fi­cile de gagner sa vie

Com­ment vivre alors en tant qu’artiste au Vene­zue­la ? « Tout le monde ou presque a un bou­lot à côté, pré­cise Cheo Linajes qui gère un petit com­merce. Rares sont ceux qui ne vivent que de ça. » Et encore, ceux-là ne gagnent géné­ra­le­ment pas leur argent au Vene­zue­la. « Je vis grâce aux concerts que je fais par­fois à l’étranger », explique Aquiles Baez qui dit n’avoir pas tou­ché un cen­time dans son pays depuis plus d’un an.

Même chose pour Alfre­do Naran­jo, un autre grand nom de la musique véné­zué­lienne en ce moment. Ce com­po­si­teur pas­sion­né de sal­sa pré­cise tout de même que rien n’est facile quand on a fait le choix de res­ter vivre au Vene­zue­la : « Allez convaincre un label ou une salle de concert de vous payer le billet d’avion depuis Cara­cas… Les prix sont bien plus éle­vés que par­tout ailleurs ! On est presque pri­son­niers dans notre propre pays. » Selon lui, pour être un artiste à suc­cès quand on est Véné­zué­lien, il vaut mieux vivre à l’étranger. « Regar­dez les Gram­mys lati­nos, se jus­ti­fie-t-il, pas un des artistes véné­zué­lien nom­més ne vit au Vene­zue­la. »

D’autant qu’il est dif­fi­cile de se faire connaître depuis le Vene­zue­la : les rares stu­dios d’enregistrement encore debout coûtent une for­tune et il est presque impos­sible de pro­duire des disques. Les pla­te­formes d’écoute strea­ming ne sont pas non plus acces­sibles à l’image de Spo­ti­fy, blo­qué par le prin­ci­pal four­nis­seur Inter­net CANTV depuis 2018.

 

Un pays his­to­ri­que­ment tour­né vers la musique

Pour les artistes véné­zué­liens c’est une des­cente aux enfers. « Sur­tout quand on sait que dans les années 1970–1980, Cara­cas était l’une des capi­tales mon­diales de la musique lati­no » rap­pelle l’historien Juan Car­los Baez. À l’époque, le Vene­zue­la pou­vait s’offrir les plus grandes stars de la sal­sa grâce aux reve­nus du pétrole – le pays détient les plus grandes réserves du monde. L’industrie du disque avait de quoi finan­cer l’expansion de stars pla­né­taires en deve­nir à l’image d’Oscar D’León.

C’est aus­si à cette époque que le chef d’orchestre José Anto­nio Abreu crée le « Sis­te­ma de Orques­tras », un pro­gramme d’éducation musi­cal popu­laire qui a mis un ins­tru­ment de musique dans les mains de mil­liers d’enfants pauvres véné­zué­liens. « Le Sis­te­ma a fait du Vene­zue­la un pays de musi­ciens pro­fes­sion­nels, abonde Aquiles Baez. Mais comme tout ici, c’est deve­nu un ins­tru­ment de pro­pa­gande qui tombe en ruine. » Entiè­re­ment finan­cé par le gou­ver­ne­ment véné­zué­lien, le Sis­te­ma reven­dique aujourd’hui un mil­lion d’élèves au Vene­zue­la, alors que le pays n’a plus un sou.

 

Musique et poli­tique

C’est l’autre défi du musi­cien au Vene­zue­la aujourd’hui : navi­guer dans les eaux mou­ve­men­tées de la pola­ri­sa­tion poli­tique. « Il y a trois types d’artistes aujourd’hui, résume Alfre­do Naran­jo. Ceux qui sou­tiennent le gou­ver­ne­ment, ceux qui sou­tiennent l’opposition, et ceux que font de la musique pour la musique. » À l’entendre, les deux pre­miers se retrouvent sou­vent, mal­gré eux, condam­nés à faire la pro­pa­gande de l’un ou l’autre camp.

Cheo Linajes s’en défend, lui qui n’hésite pour­tant pas à louer les mérites de la révo­lu­tion boli­va­rienne. « L’État a mis en place des pro­grammes sociaux très avan­ta­geux pour les artistes depuis Hugo Cha­vez, il nous a per­mis de nous pro­duire, d’enregistrer gra­tui­te­ment… Mais main­te­nant avec le blo­cus amé­ri­cain, il n’en a plus les moyens. »

Aquiles Baez rap­pelle que ces pro­grammes, seuls les artistes cha­vistes y avaient accès. « Si vous ne défen­diez pas publi­que­ment le gou­ver­ne­ment, c’était inac­ces­sible. » Comme Alfre­do Naran­jo, lui pré­fère s’éloigner au maxi­mum de la poli­tique. Andres Bar­riois, com­po­si­teur de musique expé­ri­men­tale, les rejoint : « On fait de la musique pour créer des émo­tions, aider les gens à tenir mal­gré leur vie dif­fi­cile, par pour envoyer un mes­sage poli­tique. »

Et même si les temps sont durs, tous ces artistes ne sont pas prêts de quit­ter le Vene­zue­la. Car la crise est un « chaos ins­pi­ra­teur » selon les mots d’Andres Bar­rios. « La crise est une source de créa­tion musi­cale sans fin, c’est le bon côté des choses, pré­cise Alfre­do Naran­jos.  Vous n’imaginez pas les talents musi­caux qui naissent en ce moment au Vene­zue­la. » Reste que beau­coup de ces jeunes talents n’ont pas leur patience : beau­coup ont pris la route de l’exode comme les 4,5 mil­lions de Véné­zué­liens qui ont quit­té le pays depuis 2015 selon l’ONU.

Benjamin Delille

© Hugo Passarello Luna

 

Benjamin Delille est journaliste, passionné par l’Amérique latine et la radio. Il est correspondant pour plusieurs médias francophones au Venezuela dont RFI, Libération, Radio France ou encore France 24. Installé à Caracas depuis juin 2018, il suit l’actualité politique, sociale, et économique de ce pays en crise, mais il s’intéresse également aux sujets de fonds qui passent souvent sous les radars médiatiques. En 2019, il est nommé pour le prix Bayeux-Calavados des correspondants de guerre dans la catégorie « jeune reporter »

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