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Ana Tijoux
Ana Tijoux au Zócao à Ciudad de México, dans le cadre de "Tiempo de Mujeres Festival" pour l'égalité - © Maritza Ríos - Secretaría de Cultura de la Ciudad de México Sábado 7 de marzo de 2020

Raptivisme : en Amérique latine, le rap vecteur des combats féministes

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conver­sa­tion sous licence Crea­tive Com­mons. Lire l’article ori­gi­nal.

 

Le 9 mars 2020, à la suite des Espa­gnoles, les femmes mexi­caines se sont mises en grève géné­rale. Elles ont ces­sé toute acti­vi­té et ont déser­té leurs lieux de tra­vail, l’école et l’Université, les com­merces ou la mai­son. Une nou­velle fois, la musique s’est impo­sée dans ce mou­ve­ment fémi­niste de grande ampleur : sur le Zóca­lo, l’immense place du centre his­to­rique de Mexi­co qu’elles ont occu­pée, réson­nait ce jour-là le titre Can­ción sin mie­do (Chan­son sans peur) de la chan­teuse mexi­caine Vivir Quintana.

Quelques mois plus tôt, en novembre 2019, la per­for­mance « El vio­la­dor eres tú » (le vio­leur, c’est toi) du col­lec­tif de Val­pa­raí­so Las Tesis inon­dait toutes les rues et places du Chi­li avant de gagner le monde entier.

 

Les fémi­nistes haussent le ton pour se faire entendre et, par­tout, la musique et la chan­son accom­pagnent ces mou­ve­ments sociaux. Elles ampli­fient les voix des mili­tantes, les portent au-delà des espaces tra­di­tion­nels et les rendent popu­laires notam­ment auprès de la jeunesse.

L’actuelle révo­lu­tion fémi­niste en marche dans les pays lati­no-amé­ri­cains et en Espagne met en avant l’idée de visi­bi­li­ser par des per­for­mances les reven­di­ca­tions des femmes à dis­po­ser libre­ment de son corps, et d’engager ce der­nier, y com­pris la voix, dans ces combats.

Il s’agit d’une réac­ti­va­tion des pro­pos célèbres de la mili­tante anar­chiste fémi­niste Emma Gold­man (1869–1940), « À quoi sert une révo­lu­tion si je ne peux pas dan­ser ? », tra­duits en espa­gnol par « Si no pue­do bailar/perrear (façon de dan­ser propre au reg­gae­ton), no es mi revo­lu­ción ». Et d’une façon de se réap­pro­prier à la fois son corps, sa voix et des genres musi­caux com­mu­né­ment consi­dé­rés comme machistes.

Vivir Quin­ta­na – Can­ción sin mie­do ft. El Palomar

 

L’Amérique latine, moteur des luttes féministes

En Amé­rique latine, les luttes fémi­nistes sont pion­nières dans de nom­breux domaines. Elles consti­tuent actuel­le­ment un moteur mon­dial dans les luttes contre les vio­lences de genre mais éga­le­ment contre les vio­lences éco­no­miques et sociales, de classe et de race, et contre l’exploitation for­ce­née des res­sources naturelles.

On peut citer des mou­ve­ments mili­tants comme « Ni una menos » (Pas une de moins) né en Argen­tine contre les vio­lences faites aux femmes ou des col­lec­tifs comme Mujeres Crean­do (Femmes qui créent), né en Boli­vie. Mais éga­le­ment des mou­ve­ments pra­tiques et théo­riques comme le fémi­nisme com­mu­nau­taire ou déco­lo­nial, par exemple.

Le rap s’est impo­sé dans la région comme l’une des prin­ci­pales musiques por­teuses de ces valeurs fémi­nistes. Cela ne devrait d’ailleurs en rien nous sur­prendre. Loin de se réduire aux textes et images véhi­cu­lés par l’une de ses branches les plus com­mer­ciales, le gang­sta rap, ce genre est en réa­li­té « la musique la plus inclu­sive » comme le rap­pelle Madame Rap.

Un genre musical contestataire

Le rap fémi­niste que l’on peut entendre en Amé­rique latine s’inscrit plei­ne­ment dans l’esprit d’origine du hip hop. Ce mou­ve­ment cultu­rel qui regroupe plu­sieurs expres­sions artis­tiques comme le rap, le break dance, le graf­fi­ti et la concep­tion du beat (le rythme) est né à New York dans les années 1970 au sein de com­mu­nau­tés afro-amé­ri­caines dési­reuses de mettre en avant la non-vio­lence et l’inclusion, et de dénon­cer les dis­cri­mi­na­tions socio-économiques.

C’est ce ter­reau qui a ali­men­té et ali­mente encore ce rap que l’on peut qua­li­fier d’engagé, au même titre que l’était la chan­son enga­gée des années 1960 et 1970 en relayant des idéaux de jus­tice et d’égalité sociales.

Par sa struc­ture, cette musique offre de larges plages de textes, qu’un beat plus ou moins tra­vaillé vient sou­te­nir. C’est ce qui séduit des artistes pour qui le texte est fon­da­men­tal et qui reprennent le flam­beau du rap contes­ta­taire des origines.

 

Les femcees, femmes et artistes autonomes

Les rap­peuses lati­no-amé­ri­caines sont si nom­breuses qu’on ne peut pas toutes les citer. Par­mi les pre­mières à avoir émer­gé sur la scène hip hop lati­no-amé­ri­caine, par­fois dans des condi­tions très arti­sa­nales et sur­tout hors des cir­cuits com­mer­ciaux tra­di­tion­nels de l’industrie musi­cale, on peut citer Rebe­ca Lane (Gua­te­ma­la), Ana Tijoux (Chi­li), Mare Adver­ten­cia Líri­ka (Mexique), Caye Caye­je­ra (Equa­teur), les Kru­das Cuben­si (Cuba), entre autres.

Ce n’est qu’un très faible échan­tillon de toutes les fem­cees (contrac­tion de female et MC, mas­ter of cere­mo­ny) qui existent du Nord au Sud du continent.

La rap­peuse mexi­caine Mare Adver­ten­cia Líri­ka. Secre­taría de Cultu­ra Ciu­dad de Méxi­coCC BY-NC-SA

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Elles ont pour par­ti­cu­la­ri­té d’affirmer et de reven­di­quer leur auto­no­mie, aus­si bien en tant que femmes qu’en tant qu’artistes. Le rap est à la fois une caisse de réso­nance de leur mili­tan­tisme et de leurs pra­tiques fémi­nistes, mais aus­si un labo­ra­toire de fémi­nismes en action.

 

Un rap autogéré et collaboratif

Sou­vent écar­tées des scènes et des affiches consa­crées, elles se sont retrou­vées dès le départ en marge des cir­cuits tra­di­tion­nels du rap dans leurs pays respectifs.

C’est pour­quoi elles ont rapi­de­ment déve­lop­pé des pra­tiques auto-gérées, en s’appuyant sur des finan­ce­ments par­ti­ci­pa­tifs, en décloi­son­nant les espaces et les acti­vi­tés, en par­ta­geant leur tra­vail, leurs réflexions et leurs enga­ge­ments sur les réseaux sociaux et en pro­po­sant des ate­liers où se mêlent écri­ture, chant, pra­tiques d’empo­werment ou retours sur des expé­riences de vie en espace non mixte.

Pra­tiques artis­tiques et mili­tan­tisme se confondent et toutes ne l’envisagent pas de la même façon. La rap­peuse cos­ta­ri­cienne Naku­ry, qui vient de l’univers du graf­fi­ti et du break­dance, a par exemple dénon­cé les pra­tiques de com­bats d’improvisation ou bat­tle de rap (concours d’éloquence entre rap​peur​.ses.), esti­mant que ces com­pé­ti­tions ne cor­res­pon­daient pas à l’esprit de par­tage hori­zon­tal et soro­ral qu’elle enten­dait pri­vi­lé­gier avec ses consœurs du col­lec­tif « Somos Guer­re­ras » (Nous sommes des guerrières).

Par­mi ces der­nières, Rebe­ca Lane est une fem­cee poète gua­té­mal­tèque qui se reven­dique « rap­ti­viste ». Elle fait de son art un acti­visme en faveur de dif­fé­rentes causes qui lui tiennent à cœur, par­mi les­quelles les vio­lences faites aux femmes, la mémoire du conflit armé gua­té­mal­tèque ou les pro­blé­ma­tiques éco­lo­giques et racistes au Guatemala.

 

Ni Una Menos – Rebe­ca Lane

 

Ces artistes mettent en place de nom­breuses col­la­bo­ra­tions, conti­nen­tales ou trans­at­lan­tiques : le col­lec­tif mexi­cain Batal­lones feme­ni­nos a col­la­bo­ré avec Ana Tijoux (Chi­li), avec Rebe­ca Lane, avec Miss Boli­via (Argen­tine), avec Mare et les Kru­das Cuben­si (Cuba). Cette quête de soro­ri­té peut aus­si don­ner lieu à des albums, comme Fem­cees, Flow Femi­nis­ta (2014), qui regroupe des rap­peuses espa­gnoles et lati­no-amé­ri­caines, finan­cé par crowd­fun­ding et dont les béné­fices ont été ver­sés à dif­fé­rents groupes et asso­cia­tions fémi­nistes d’Espagne, d’Amérique latine et de la Caraïbe.

Revendications imbriquées

Ces fem­cees viennent de dif­fé­rents hori­zons sociaux. Cer­taines sont pas­sées par l’université (Rebe­ca Lane est socio­logue de for­ma­tion, Audry Funk phi­lo­sophe), d’autres sont issues de milieux plus popu­laires qui ne leur ont pas per­mis de faire des études supé­rieures, comme Mare Adver­ten­cia Líri­ka qui vient d’une com­mu­nau­té zapo­tèque du Sud du Mexique et a gran­di dans des condi­tions très précaires.

Cer­taines chantent aus­si dans les langues autoch­tones comme le que­chua (la Mafia Andi­na, Rena­ta Flores), l’aymara (la rap­peuse indi­gé­niste Nina Uma) ou le maza­hua, une langue oto­mie du Mexique (Za Hash), repre­nant des rythmes plus locaux (la cum­bia, par exemple) ou des ins­tru­ments tra­di­tion­nel­le­ment asso­ciés à d’autres genres musi­caux (le vio­lon de la musique andine).

Plu­sieurs acti­vismes s’imbriquent comme chez les Kru­das Cuben­si, un duo de rap­peuses cubaines qui vivent aujourd’hui aux États-Unis et qui se reven­diquent queers, vegans et afro-fémi­nistes. L’Équatorienne Caye Caye­je­ra chante un rap qu’elle veut trans­fé­mi­niste et les­bo-fémi­niste mais vient aus­si relayer, avec les artistes Black Mama, M. Ankay­li, Taki Ama­ru et DJ MIC, les com­bats du peuple Shuar contre les grandes com­pa­gnies minières inté­res­sées par leur ter­ri­toire, en chan­tant dans leur langue et aux côtés de femmes shuars enga­gées dans ce combat.

Ces rap­peuses ont donc réus­si leur pari de mon­ter sur scène et d’ouvrir la voie et la voix à d’autres femmes trou­vant dans le rap un espace d’expression et d’autonomisation. En pre­nant le micro, elles prennent le pou­voir, elles incarnent leur agen­ti­vi­té, c’est-à-dire leur facul­té à être et à agir sur le monde en l’influençant : elles invoquent le corps et la voix des femmes dans leurs textes tout en l’incarnant sur scène.

 

 

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Lise Segas

Lise Segas
Lise Segas

Lise Segas est maîtresse de conférences à l'Université Bordeaux Montaigne depuis 2012 et spécialiste de l'Amérique espagnole coloniale des XVIe et XVIIe siècles ainsi que de littératures et cultures latino-américaines contemporaines. Elle s'intéresse particulièrement à l'histoire des femmes, au féminisme dans les arts et aux études de genre. Membre du centre CHISPA rattaché à l'équipe d'accueil Ameriber. Elle est aussi l'autrice d'un roman, Las malas lenguas (Verbum, Madrid, 2016).

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