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Le rubâb, avec ses jeux de bourdon et de cordes sympathiques, est le symbole de la musique afghane. © Afghanistan National Institute Of Music
Le rubâb, avec ses jeux de bourdon et de cordes sympathiques, est le symbole de la musique afghane. - © Afghanistan National Institute Of Music

Musiciens d’Afghanistan : la mort ou l’exil ?

Le 22 novembre 2021 à Kaboul, le ministère de la Promotion de la vertu et de la Prévention du vice, chargé de veiller au respect de la charia dans l’espace public afghan, annonçait une série d’interdictions, parmi lesquels « les émissions de divertissement pouvant être considérées comme offensantes » et « les films considérés comme contraires aux principes de la charia ou propageant des valeurs culturelles étrangères. » Ces injonctions ont pour effet de condamner au silence le formidable mouvement de renaissance culturelle et musicale qui s’est développé dans le pays durant les 20 dernières années.

Au cours du premier gouvernement taliban (1996-2001), le terrible sort réservé aux musiciens avait ému le monde de la culture en Europe et en Amérique du Nord. L’intérêt porté aux grands artistes afghans forcés à l’exil avait permis de pénétrer au cœur d’un monde musical pétri de poésie soufie et d’approcher les héritiers d’une tradition menacée d’extinction.

Le délicieux joueur de rubâb Ustad Rahim Khushnawaz (1941 – 2011), maître de la musique traditionnelle de Hérat, la grande ville de culture persane située à l’Ouest du pays, en livrait quelques clés lors de son passage au Théâtre de la Ville en décembre 2001. Privé de ses activités de musicien puis d’oiselier par les talibans, il avait dû se résoudre à émigrer en Iran avec sa famille.

  •  Ustad Rahim Khushnawaz & Gada Mohammad © Birgit
Ustad Rahim Khushnawaz & Gada Mohammad © Birgit

« Avant l’interdiction de la musique, les gens avaient l’habitude d’inviter les musiciens à venir jouer pour leurs fêtes, notamment les mariages. On y jouait des airs de la tradition populaire ou des choses plus sophistiquées, comme les “ghazal” [chant d’amour indiens]. Il existait un festival qui durait sept jours. Dès le printemps, nous allions jouer dans les jardins d’Hérat et des environs. Les riches commerçants, qui possédaient de grandes propriétés, invitaient les musiciens pour de grandes fêtes qui rassemblaient jusqu’à deux mille personnes. On préparait une scène recouverte de tapis pour les musiciens, avec des micros et une sonorisation, et nous jouions tant qu’il y avait des convives… » Ustad Rahim Khushnawaz

« J’ai une affection particulière pour les colombes. Quand j’étais petit, j’en avais quelques unes que je gardais avec moi. Un jour, mes parents ont décidé de s’en débarrasser. Peu après, je suis tombé malade. Le médecin est venu, m’a donné des médicaments, mais rien ne marchait. Il s’est dit que c’était peut-être autre chose. On lui a alors parlé des colombes et il a conseillé que l’on m’en ramène. Mes parents l’ont fait et j’ai recouvré la santé. Depuis, j’ai toujours eu des colombes. J’en avais 95 en quittant Hérat… Avec les canaris, c’est une autre histoire. J’en ai à la maison et quand je joue du rubâb, ils chantent avec la musique. Pour cela, je les adore. » Ustad Rahim Khushnawaz

 

  • Ustad Rahim Khushnawaz, ses canaris et ses enfants

 

En 1995, les Ateliers d’ethnomusicologie de Genève, dirigés par Laurent Aubert, parrainaient la création de l’Ensemble Kaboul, formation de musique traditionnelle afghane menée par deux fortes personnalités, Hossein et Khaled Arman, le père et le fils. Célébrité du chant populaire afghan dans les années 50-60 et ancien membre de l’orchestre de la Radio nationale, Hossein Arman enseignait au conservatoire de Kaboul, où il avait introduit les instruments afghans, jusqu’alors non enseignés. Il avait néanmoins formé son fils Khaled à la guitare classique, dont celui-ci allait devenir un virtuose reconnu en Europe, avant de revenir à la sonorité traditionnelle du rubâb afghan, auprès de son père émigré en Suisse. Outre ses tournées de concerts et ses beaux disques, l’Ensemble Kaboul eut aussi l’occasion d’accompagner Farida Mahwash l’une des rares chanteuses afghanes à avoir reçu de ses pairs le titre de Ustad (maître).

 

  • L’Ensemble Kaboul avec Ustad Mahwash

 

Bien avant l’arrivée des talibans, devenir chanteuse professionnelle en Afghanistan tenait de la gageure et demandait beaucoup de courage : « Les chanteuses étaient considérées comme des filles de mauvaise vie », explique Mahwash : « Mariée à 18 ans, j’ai eu la chance que mon mari apprécie ma voix. De manière très inattendue, c’est lui qui m’a encouragée à poursuivre dans la musique, alors que ma famille y était opposée. Au début, je travaillais comme secrétaire à la Radio nationale. Les grands maîtres de Kharâbat [le quartier de Kaboul où ceux-ci transmettaient oralement leur art à leurs disciples], qui venaient jouer dans les studios, ont commencé à utiliser ma voix quand j’ai eu 24 ans. Je ne connaissais alors que des chansons populaires, mais j’avais une grande soif d’apprendre le chant classique, afin de pouvoir chanter les textes mystiques de notre poésie, puisque ma famille appartient à une confrérie soufie. J’ai donc choisi d’aller suivre l’enseignement des grands maîtres à Kharâbat. Mais cela me mettait dans une situation très difficile, parce qu’une femme qui fréquentait ce quartier, déjà considéré comme un lieu de perdition pour les hommes, était extrêmement mal vue. Mon mari m’accompagnait. Ustad Sarahang, qui m’a acceptée comme élève, m’a prise sous sa protection en devenant mon parrain. Avec lui, j’ai travaillé les bases de la musique classique. Puis Ustad Hashem, musicien de grande renommée, m’a acceptée officiellement comme son élève (…) Pendant les 20 ans que j’ai passés à Radio Kaboul, puis mes 6 ans à la télévision nationale, j’ai chanté pas moins de 1400 chansons. »

 

  • Ustad Mahwash tout au long de sa carrière

 

« J’étais en Afghanistan durant l’invasion soviétique [fin 1979-89], poursuit Ustad Mahwash. J’y suis restée sous le régime de Najibullah [1986-92]. Mais c’est à l’arrivée des moudjahidin [qui entrent dans Kaboul le 16 avril 1992], au moment de l’installation de Rabbani [nommé président le 28 juin 1992], donc avant la prise du pouvoir par les talibans, que la musique a été interdite. Si j’ai quitté le pays, c’est parce qu’on m’a interdit la musique. Gulbuddin Hekmatiâr [devenu Premier ministre en mars 1993] m’a envoyé une lettre disant en substance : “J’espère que tu as décidé d’arrêter définitivement la musique. Sinon, toi et ta famille serez sévèrement punis !” Pour assurer ma sécurité et celle de ma famille, j’ai préféré cesser de chanter. Puis je me suis résolue à quitter le pays, afin de conserver ma liberté et de pouvoir poursuivre ailleurs mon activité artistique. »

Entre la chute des talibans en octobre 2001 et leur retour en août 2021, le paysage audiovisuel afghan s’est enrichi de 23 chaînes en plus de la télévision nationale. Moby Media Group, fondé par l’Afghan-Australien Saad Mohseni en 2002 avec l’aide de financements américains, est devenu le plus grand groupe multimédia du pays avec trois chaînes commerciales, la radio Arman FM et le site web Tolo Music. Sur le modèle de l’émission américaine Pop Idol, dont Nouvelle Star est adapté en France, Afghan Star a permis à de nombreux jeunes Afghans, garçons et filles, d’accéder à une visibilité médiatique, en drainant l’attention d’un public jeune, nombreux et passionné. Dans le jury, la chanteuse et compositrice Aryana Sayeed en imposait par sa personnalité flamboyante. Exfiltrée à Doha par l’armée américaine en août dernier, elle a depuis rejoint les Etats-Unis.

  • Aryana Sayeed

 

  • Maryam Wafa se produit sur la scène de Afghan Star devant Aryana Sayeed et les autres membres du jury, trois hommes.

 

À Paris, l’atelier des artistes en exil soutient le jeune joueur de tabla afghan Humayoun Ibrahimi, arrivé en France en 2018. En août dernier, son père Ibrahim, musicien à la télévision nationale et enseignant la musique, ainsi que son frère Yousuf, joueur de rûbab, l’ont rejoint. Ils ont dû quitter précipitamment leur pays, où leur vie était en danger. Sur France Musique, ils exposaient leur situation. Des paroles qui nous semblent aujourd’hui familières dans la bouche de ceux que l’on désigne sous le nom de “migrants”, mais que tant d’entre nous refusent de considérer comme des êtres humains riches d’une culture qu’ils sont tout prêts à partager.

 

  • La famille Ibrahimi

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François Bensignor

François Bensignor

Journaliste musical depuis la fin des années 1970, il est l’auteur de Sons d’Afrique (Marabout, 1988), de la biographie Fela Kuti, le génie de l’Afrobeat (éditions Demi-Lune, 2012). Il a dirigé l’édition du Guide Totem Les Musiques du Monde (Larousse, 2002) et de Kaneka, Musique en Mouvement (Centre Tjibaou, Nouméa 2013).

Cofondateur de Zone Franche en 1990, puis responsable du Centre d’Information des Musiques Traditionnelles et du Monde (CIMT) à l’Irma (2002-14), il a coordonné la réalisation de Sans Visa, le Guide des musiques de l’espace francophone (Zone Franche/Irma, 1991 et 1995), des quatre dernières éditions de Planètes Musiques et de l’Euro World Book (Irma).

Auteur des films documentaires Papa Wemba Fula Ngenge (Nova/Paris Première, 2000) tourné à Kinshasa, Au-Delà des Frontières, Stivell (France 3, 2011) et Belaï, le voyage de Lélé (La Belle Télé, 2018) tourné en Nouvelle-Calédonie, il crée pour la chaîne Melody d’Afrique la série d’émissions Les Sons de… (2017).

Il a accompagné l’aventure de Mondomix sur Internet et sur papier, puis contribué à son exposition Great Black Music pour la Cité de la Musique de Paris (2014).

On peut lire sa chronique Musique dans la revue Hommes & Migrations depuis 1993.

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