Denis Péan, chanteur du groupe Lo'jo, offre un florilège poétique et métaphysique parcourant les liens entre jazz et métissages musicaux :

« Dois-je commencer par la légendaire toque de Thelonius Monk tel un couvre-chef de roi africain, ou par le collier en cauris de Jeanne Lee ? Tout ce qui attire le musicien jazz vers l'Afrique originelle se loge autant dans le plus petit apparat qu'en métaphysique. Le Free rend au cosmos ses salves de matières disloquées. Dans le pays du jazz, divinités, révolution, imaginaire s'épanouissent dans une fresque hallucinante. L'Afrique n'est pas loin ou son reflet troublé de fantasmes. »

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pochette de The Afro-Eurasian Eclipse (A Suite in Eight Parts) de Duke Ellington (1975) -

JAZZ, CAURIS, COSMOS & PULSATION (dans la seconde partie du XXe siècle)

Dois-je com­men­cer par la légen­daire toque de The­lo­nius Monk tel un couvre-chef de roi afri­cain, ou par le col­lier en cau­ris de Jeanne Lee ?

Tout ce qui attire le musi­cien jazz vers l’A­frique ori­gi­nelle se loge autant dans le plus petit appa­rat qu’en métaphysique.

 

 manuscrit de Don Cherry sur la pochette de Mu
« Ce manus­crit de Don Cher­ry dans sa can­deur hip­pie rejoint le mys­tique “A Love Supreme” de John Col­trane. » – manus­crit de Don Cher­ry sur la pochette de Mu

 

Le Free rend au cos­mos ses salves de matières disloquées. 

Dans le pays du jazz, divi­ni­tés, révo­lu­tion, ima­gi­naire s’é­pa­nouissent dans une fresque hallucinante.

L’A­frique n’est pas loin ou son reflet trou­blé de fantasmes.

Le Cos­mic Bro­the­rhood de Jackie Mc Lean ou The Celes­trial Com­mu­ni­ca­tion Orches­tra d’A­lan Sil­va dépassent la condi­tion maté­rielle ; cet appel on le sup­pose venir d’O­rient, d’un cos­mos, de là où siègent les esprits.

 

Dans la seconde par­tie du XXe siècle – à l’ins­tar de Mal­com X, le Black-Pan­ther qui devient El-Hajj Malek El-Shab­bazz – des musi­ciens tels Abdul­lah Ibra­him ou Yusef Lateef adoptent l’is­lam comme gage de résis­tance à des années d’op­pres­sion blanche.

 

Le sublime solo de flûte de Yusef Lateef avec le Connan­ball  Adder­ley sex­tet. A voir impé­ra­ti­ve­ment l’in­con­tour­nable film/portrait de Y.Lateef “Bro­ther Yusef” de N.Humbert et W.Penzel.

 

Jeanne Lee chante Hiro­shi­ma ; dans “Tears for Johan­nes­burg” Abbey Lin­coln scande les noms des peuples spo­liés par l’apartheid.

 

A por­trait of Mal Wal­dron” docu­men­taire 1997

De la minute 4,26 à la minute 5,12 le chant poi­gnant d’Ab­bey Lin­coln avec l’or­chestre de Max Roach quand elle scande le nom des tri­bus per­sé­cu­tées en Afrique du Sud dans la chan­son “Tears for Johan­nes­burg” 

 

Au dos du vinyle “The Quest” de Sam Rivers, il est signi­fi­ca­tif cet avion décou­pé dans une carte du monde comme en plient les enfants dans du journal.

Les titres de Miles, Min­gus ou Bird frôlent d’autres géo­gra­phies : “Sketches of spain” , “Tijua­na Moods”,  “Begin the Beguine”.

John Mc Laugh­lin s’ar­rime à l’Inde. Alice Col­trane se pas­sionne pour l’hin­douisme, ses musiques – “Ptah”, “Man­tra” – témoignent d’un deuxième lan­gage don­né à son onirisme.

A l’in­verse, Gato Bar­bie­ri, Rabih Abou-Kha­lid, Tri­lok Gur­tu, Djan­go, Her­me­to Pas­coal, Chris McGre­gor, marient leurs racines au jazz uni­ver­sel­le­ment partageable.

 Miriam Make­ba illu­mi­ne­ra de son Afrique du Sud les “night spots” de N‑Y et Las Vegas.

 

Front­line” de René Vau­tier, de 2,55 à 3,47 la pro­fes­sion de foi poli­tique de la chan­teuse Miriam Makeba

 

Cette effer­ves­cence laisse ses pierres d’angle, ses tré­sors méconnus.

En mai 1968 un pia­niste fran­çais Jef Gil­son prend le der­nier avion en par­tance de Paris bou­le­ver­sé par la grève géné­rale. Blo­qué à Tana­na­rive il fonde Jef Gilson/Malagasy avec ces musi­ciens mal­gaches affu­tés à l’im­pro­vi­sa­tion, char­gés de l’éner­gie inouïe des lais­sés pour compte. 

 

Jeff Gilson : Malagasy (1972)
Jeff Gil­son : Mala­ga­sy (1972)

 

Dans une autre île la “Négri­tude” de l’an­tillais Jacques Cour­sil bou­cane sa trom­pette dans le fluide de l’histoire.

Des mânes ances­trales enivrent d’o­céan des ADN endormis.

 

J’é­tais par­ti de la toque de Monk, j’au­rais pu débu­ter par les gris-gris de Kirk, les musi­ciens de l’Art Ensemble de Chi­ca­go visages cou­verts de pein­tures tri­bales, le cos­tume afro-cos­mique de Sun Ra qui dira : “Plus je consi­dère le monde d’au­jourd’­hui et la mois­son des pos­sibles, plus j’aime l’i­dée de l’impossible”. 

 

Les musi­ciens  sont les com­pa­gnons d’une vie, la virée des Billy Har­per, Hen­ry Grimes, Car­la Bley dans un demi siècle des­sine nos cartes intimes. 

Le Jazz est une constel­la­tion, la World Music est affaire de clan, de trans­mis­sion réglée. 

Ros­well Rudd du mul­ti­ra­cial Libe­ra­tion Music Orches­tra don­ne­ra plus tard son panache au “Mali Cool” de Tou­ma­ni Diabaté.

David Mur­ray fusion­ne­ra des métriques de lave avec les maîtres cari­béens du Gwo-Ka. 

Stan Getz inven­te­ra des confluences où la Sam­ba rêvasse à côté du candomblé .

Des musi­ciens japo­nais se vêtent des rêves impor­tés de Chi­ca­go, d’Alabama.

La RDA est folle de musique noire et d’An­ge­la Davis.

En Europe – terre d’ac­cueil pour musi­ciens échoués – les labels

ECM, Enja, BYG don­ne­ront des sillons à semer aux enfants d’Amérique.

Le nor­vé­gien Jan Gar­ba­rek avec le bré­si­lien Nana Vas­con­ce­los, joue­ra ses images boréales, si loin du “Strange Fruits” de Nina Simone. 

Hank Jones et Cheick Tidiane Seck com­posent un bré­viaire métisse : “Sara­la”.

Archie Shepp convie la confré­rie gnaoui de Tan­ger, la musique est possession.
Dol­lar Brand (Abdul­lah Ibra­him ndlr) adapte le tra­di­tion­nel Waya-Wa Egoli.

 

” A Bro­ther With Per­fect Timing ” consa­cré à Abdul­lah Ibra­him,  de 21.02 à 23.00 un très beau moment de concert au Sweet Basil.

 

Le jamaï­cain Ernest Ran­glin effleure de son swing le Calypso.

La  “Sono mon­diale” brûle les che­mins des migra­tions anciennes, les routes du milieu.

Le Rap est l’ap­pren­ti sor­cier d’un syn­cré­tisme ravi­vant d’obs­cures mémoires.

 

Voi­là le jeu des MIGRATIONS SONORES  ; le stu­dio à Paris où Don Cher­ry enre­gis­tra Mu est celui d’un autre voya­geur sen­sible, Pierre Barouh aux amours brésiliennes.

 

Maria Bethâ­nia et Pau­lin­ho da Vio­la (extrait du film “Sara­vah” de Pierre Barouh-1972)

 

Les conti­nents alignent leurs pla­nètes, offrent le sang-mêlé aux Ori­shas des origines

Ce voyage dans le temps avait ses pré­cur­seurs. Avec Afro-Eur­asian Eclipse, Duke Elling­ton – né en 1899  – révé­lait l’ailleurs qui a tou­jours han­té le Jazz. Ode à la PULSATION, ani­misme vibra­toire, sacré tur­bu­lent qui ajuste fan­fares aux pou­voirs des fétiches – chef-d’œuvre de celui qui ins­pi­ra les plus auda­cieux musi­ciens du siècle où se déchai­ne­ra la fabu­leuse aven­ture de l’en­re­gis­tre­ment, de la dupli­ca­tion, de l’hy­bri­da­tion sans garde-fou des algèbres sonores.

 

Duke Elling­ton – Did­je­ri­doo

 

 

Denis Péan

Denis Péan © Fabien Tijou
Denis Péan © Fabien Tijou

Chanteur du groupe Lo'jo, aux accents étranges et familiers qui exsudent un travail ciselé sur la langue, un amour des mots débités façon rap, griot africain ou conteur créole sur un fond de Café du Commerce. 

Il est voyageur depuis 30 ans de Timbuktu à Tbilisi, de Canton à Alger, de nulle part à ailleurs.

Compositeur et pianiste, il invente des dubs de chambre sur électro-acoustique, des sonates pour enfant de Voodoo, des géographies pour orchestre de computers et d'orgue-jouet, des blues d'oiseaux sur transgressions de fréquences. 

Il lance à l'encre sur papier de riz des poésies inquiètes et ses proses solaires. Calligraphe pour miniatures d'extraordinaire, il mène la vie comme ses entre-sorts forains, de bric-et-de-broc, ...  "à l'aventure" tel les bateliers anciens.

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