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Je ne suis pas une fille fossile © Dominique Behar
Je ne suis pas une fille fossile - © Dominique Behar

Ecologie et féminisme dans la musique

Le secteur de la musique a engagé un énorme travail pour mieux comprendre, analyser et, espérons-le, réduire rapidement ses impacts négatifs sur l’environnement. Si une approche systémique est maintenant reconnue comme essentielle à une transition réussie, le secteur semble avoir le nez dans ses émissions carbone et mettre au second plan les dimensions sociétales de cette transition. L’urgence d’agir est bien là, mais elle représente une opportunité pour penser conjointement les différents enjeux et pour ne pas hâter des prises de décisions qui risqueraient de perdre en acceptabilité ou d’accentuer des inégalités préexistantes, comme celles de genre.

Maarja Nuut - ÕDANGULE

 

Grâce à un nombre croissant d’études, il est maintenant reconnu que les femmes, en particulier des populations autochtones et rurales, sont plus vulnérables au changement climatique. 80% des personnes déplacées en raison de la crise climatique sont des femmes. L’absence de prise en compte du genre est cependant encore forte ; ainsi, seules 64 des 190 politiques climatiques nationales font référence aux femmes ou au genre.

Pourtant, l’accès aux femmes à des postes de direction permet l’amélioration des résultats des projets et des politiques liées à la transition écologique. A l’inverse, si ces derniers sont mis en œuvre sans la participation significative des femmes, cela peut accroître les inégalités existantes et réduire leur efficacité et leur acceptabilité. Plus encore, la mise en place de certaines pratiques vertueuses environnementalement parlant est un véritable vecteur d’émancipation. Le vélo, en plus de permettre de se déplacer en réduisant drastiquement ses émissions, est un outil d’autonomisation, comme le montre le documentaire Pedalling to Freedom de Vijay S Jodha qui montre comment la bicyclette a changé la vie de nombreuses femmes en Inde.

Naïssam Jalal & Rhythms of Resistance - Buleria Sarkhat Al Ard

 

 

Le terme écoféminisme a été introduit dans les années 70 pour montrer comment l’oppression des femmes est liée à l’exploitation de la planète. C’est à la féministe française Françoise d’Eaubonne que l’on doit l’invention de ce terme, dont les écrits explorent comment la “culture masculiniste” réduit l’autonomie des femmes et entraîne une augmentation de la pollution et d’autres formes d’exploitation de l’environnement. Si toutes ne se revendiquent pas écoféministes, la question environnementale et ses liens avec la domination patriarcale est de plus en plus présente dans le travail des compositrices et autrices-interprètes. La nouvelle génération, incarnée notamment par la chanteuse et activiste américaine Billie Eilish, n’est pas en reste.

Dans le domaine de la musique et au-delà, les populations autochtones mènent le discours sur les questions environnementales d’une manière critique. La résistance aux projets qui détruisent l’environnement est largement menée par les femmes autochtones. C’est le cas de l’artiste et activiste Pura Fé qui s’est donné pour missions de lutter contre la construction de pipelines en Saskatchewan tout en composant ses morceaux.

Pura Fé - Idle no More 

 

La diversité des approches artistiques qui apparaissent dans le monde entier reflètent peut-être l’étendue vertigineuse des problèmes auxquels nous sommes confrontés. Ainsi, une étude récente de l’université de Stanford a également révélé que les inégalités de revenus sont aggravées par le changement climatique, les écarts de salaires en fonction du genre étant déjà criants au sein de l’industrie de la musique. Les postes de production ou de ressources humaines/administration sont ceux où les femmes sont majoritaires (67% de la filière) et ceux sur lesquels incombent souvent les responsabilités en lien avec les enjeux de développement durable et/ou de transition (RSO, labellisation, écoconception, normes, etc.), et qui représente une charge de travail supplémentaire encore trop peu valorisée. En Europe, la majorité des organisations travaillant sur les enjeux environnementaux dans le secteur de la musique sont dirigées par des équipes majoritairement féminines ; elles restent cependant majoritairement des petites structures avec peu de moyens.

L’industrie musicale de demain semble quant à elle se construire sur certains domaines stratégiques qui restent encore très genrés, comme le numérique et les nouvelles technologies.

Suzana Baca - Vestida de Vida 

 

Si l’on regarde de plus près les questions de mobilité et d’alimentation qui comptent parmi les leviers de transformation les plus impactant, une étude suédoise met en avant les écarts entre les émissions des hommes et des femmes, qui ne sont pas dus à des différences de dépenses, mais plutôt à des différences dans les habitudes. Les hommes dépensent à peine plus d’argent que les femmes, soit 2%, mais émettent 16% de plus de gaz à effet de serre. Cela est dû à un certain nombre de facteurs, comme le fait que les hommes dépensent beaucoup plus d’argent (70 % de plus) pour des articles à forte intensité de gaz à effet de serre tels que le carburant. Selon une autre étude, britannique cette fois, l’alimentation des hommes émettrait 41 % de GES de plus que celle des femmes.

Pourtant, certaines des préconisations en terme de mobilité comme le ralentissement (rester plus longtemps sur un territoire, slow touring) peuvent représenter des obstacles supplémentaires en termes de possibilité de pouvoir partir plus longtemps voire en termes de sécurité, et demandent des ajustements financiers et logistiques (garde d’enfants, possibilité de voyager avec sa famille, infrastructures adaptées dans les lieux de résidence ou de travail), comme le proposent par exemple le programme Keychange et quelques lieux de résidence.

Ces constats ne sont pas une excuse à l’inaction, au contraire. C’est une invitation à sortir d’une pensée en silos qui adresse les grands enjeux sociétaux séparément et à se nourrir des connexions qui se sont opérées ces dernières années entre les luttes écologistes, féministes, LGBTQ+ et décoloniales pour se saisir de la transition écologique et faire avancer l’égalité des genres dans nos secteurs et au-delà.

 

 

Gwendolenn Sharp

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Gwendolenn Sharp © Jasmine Bannister

 

Gwendolenn Sharp est la fondatrice de The Green Room, une organisation œuvrant pour le changement environnemental et sociétal dans l'industrie de la musique. Elle a travaillé avec des institutions culturelles, des festivals et des ONG environnementales en Pologne, France, Allemagne et Tunisie et possède une expérience diversifiée dans la production de concerts, la gestion de tournées, la conception de projets, la coopération internationale et le développement d'outils et de stratégies. Depuis 2016, elle co-crée des solutions pour des tournées bas-carbone et réalise des évaluations, des actions de sensibilisation et des formations opérationnelles sur les pratiques artistiques et les enjeux environnementaux. En 2019, elle contribue à l’étude opérationnelle Mobility Scheme for Artists and Culture Professionals in Creative Europe countries (On the Move pour i-Portunus). Gwendolenn fait partie des innovatrices du programme Keychange pour 2022.

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