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Arafat Dj le, chanteur ivoirien de coupé- decalé, lors d'une prestation artistique, 2016. Wikimedia, CC BY-SA
Arafat Dj le, chanteur ivoirien de coupé- decalé, lors d'une prestation artistique, 2016. - Wikimedia, CC BY-SA

DJ Arafat, bandit ou prophète ? La légende du petit nouchi ivoirien devenu Zeus d’Afrique

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conver­sa­tion sous licence Crea­tive Com­mons. Lire l’article ori­gi­nal.

Pour toute une jeu­nesse popu­laire, l’artiste de cou­pé déca­lé ivoi­rien, décé­dé tra­gi­que­ment en 2019, a incar­né l’ascension sociale par l’irrévérence aux normes et l’émancipation par la mise en œuvre d’un indi­vi­dua­lisme forcené.

Pen­dant mes séjours de recherche à Oua­ga­dou­gou (Bur­ki­na Faso) entre 2008 et 2018, l’artiste de cou­pé déca­lé ivoi­rien DJ Ara­fat ali­men­tait conti­nuel­le­ment les bruits de la ville : il en consti­tuait le fond sonore omni­pré­sent, ses frasques et ses clashes étaient com­men­tés à l’infini.

L’artiste était par­fois qua­li­fié de « ban­dit », un terme uti­li­sé loca­le­ment pour dési­gner les délin­quants, mais aus­si les mar­gi­naux, les libres pen­seurs, ceux qui s’affranchissent des normes et quittent les sen­tiers bat­tus ; autant d’attributs qu’entendait incar­ner feu DJ Ara­fat. Com­ment ce « ban­dit » et son per­son­nage ont-ils mar­qué le pays au point d’en deve­nir un sym­bole à la fois néo-libé­ral et contestataire ?

Un petit nouchi

Sur­tout, DJ Ara­fat a su construire sa légende comme étant celle d’un « petit nou­chi » par­mi d’autres, deve­nu « Zeus d’Afrique » grâce à un talent inné et une volon­té sans failles.

Petit Nou­chi, sep­tembre 2015.

 

Dési­gnant le « petit délin­quant » dans l’argot abid­ja­nais, le terme nou­chi a fini par englo­ber tous les jeunes qui fré­quentent acti­ve­ment la rue, donc la majo­ri­té des jeunes urbains des quar­tiers populaires.

Du fait qu’il a gran­di dans le quar­tier popu­laire de Yopou­gon, la réus­site de DJ Ara­fat est ain­si vécue comme celle de tous les nou­chi, bref de tous les petits ban­dits du quotidien.

Hom­mage à Jona­than, 2003.

DJ Ara­fat signe son pre­mier suc­cès en 2003, à l’âge de 17 ans : son hom­mage à Jona­than célèbre la mémoire d’un ami DJ, décé­dé dans un acci­dent de moto.

DJ Ara­fat meurt le 12 août 2019 à Abid­jan, à l’âge de 33 ans, alors qu’il fai­sait une démons­tra­tion en cabrant sa moto à pleine vitesse (son der­nier tube s’intitulait « Moto Moto »).

Cet acci­dent laisse orphe­lins ses cinq enfants, nés de quatre mères dif­fé­rentes. Mais aus­si les enfants de la rue, qu’il sou­te­nait par des ini­tia­tives ponc­tuelles et qu’il pro­je­tait de péren­ni­ser par la créa­tion d’une fon­da­tion pour « aider les veuves, les orphe­lins, les enfants de la rue ». Et bien sûr, ses mil­lions de « fana­tiques », qu’il appe­lait affec­tueu­se­ment « la Chine popu­laire », « parce qu’ils sont très nombreux ».

Le roi du coupé décalé

Le cou­pé déca­lé est né au début des années 2000 dans les boîtes de nuit pari­siennes et lon­do­niennes fré­quen­tées par la dia­spo­ra ivoi­rienne. là-bas, le chan­teur Douk Saga et toute la clique de la « Jet Set », mettent en scène leur réus­site à « Mbengue » (le monde des Blancs), par des démons­tra­tions osten­ta­toires des attri­buts du suc­cès tels que les billets de banque, les montres en or et les grosses cylin­drées.

Doug Saga Saga­ci­té Cou­per Deca­ler Coupe Decale.

Leur musique puise dans les rythmes du ndom­bo­lo congo­lais et du zou­glou ivoi­rien, tan­dis que le phra­sé s’inspire du réper­toire des DJ qui animent les soi­rées (les ata­la­ku, un terme d’origine congo­laise) en chan­tant les louanges des clients qui leur ont glis­sé quelques billets.

« Cou­per », en argot ivoi­rien, signi­fie escro­quer, voler à l’arraché, et « décaler » par­tir sans payer, décamper.

Mal­gré ces conni­vences affi­chées avec le monde des ban­dits à la petite semaine, ce mou­ve­ment incarne avant tout la rage de réus­sir, la per­sé­vé­rance face aux obs­tacles, la confiance en sa propre valeur. Ici, le suc­cès revêt une valeur morale : il sanc­ti­fie les vrais bat­tants. L’expression ren­voie ici à la logique d’une quête, qu’il s’agisse de réus­site sociale ou de reconnaissance.

« Enfant béni », sor­ti en sep­tembre 2017, extrait de son ultime album « Renaissance ».

 

À la même époque, à Abid­jan, le jeune Ange Didier Houon, alors âgé de 14 ans, arrête l’école et quitte son domi­cile fami­lial bri­sé par un divorce. Il rejoint le quar­tier de Yopou­gon, répu­té pour les nuits folles de sa célèbre rue Princesse.

Sur­nom­mé « Ara­fat » par ses amis liba­nais en rai­son, disait-il, de son carac­tère de « dic­ta­teur », il offi­cie alors comme DJ dans dif­fé­rents maquis [bars], gagnant quelques billets en fai­sant des ata­la­ku. Après le suc­cès de son Hom­mage à Jona­than, il part en tour­née en Europe, tente un moment l’aventure en France, puis s’installe défi­ni­ti­ve­ment à Abid­jan en 2008.

S’il n’a pas inven­té le cou­pé déca­lé, DJ Ara­fat a su s’approprier ce genre musi­cal pour le faire rayon­ner bien au-delà des fron­tières de la Côte d’Ivoire, et même du conti­nent. Forbes Afrique et Trace Afri­ca lui ont d’ailleurs attri­bué en 2015 le titre d’artiste afri­cain le plus influent à l’international.

Un guerrier au quotidien

La célé­bri­té de DJ Ara­fat venait éga­le­ment des nom­breux « clashes » qu’il a entre­te­nu avec la plu­part des per­son­na­li­tés média­tiques et artis­tiques du pays, le plus sou­vent par vidéos interposées.

Ain­si, ses longues vidéos pos­tées quo­ti­dien­ne­ment sur les réseaux sociaux mêlent infor­ma­tions sur ses propres acti­vi­tés et logor­rhées agres­sives contre ses rivaux ou détrac­teurs du jour, où l’alternance entre accu­sa­tions et menaces de sodo­mie consti­tuent un motif récurrent.

Alors que ses com­por­te­ments scan­da­leux, ses accès de vio­lence et son agres­si­vi­té per­ma­nente ne ces­saient de créer l’opprobre, ses fans défen­daient le plus sou­vent son atti­tude, arguant que ses excès ali­men­taient le dyna­misme « du mou­ve­ment » du cou­pé déca­lé – même si cer­tains de ses com­por­te­ments étaient jugés exces­sifs, comme dans cette vidéo qui le mon­trait alcoo­li­sé en train de cas­ser de la vais­selle sur la tête de sa com­pagne, qu’il accu­sait d’infidélité.

L’esthétique d’un combat

L’esthétique du com­bat qu’il por­tait s’inspirait lar­ge­ment de cultures urbaines éta­su­niennes aujourd’hui mon­dia­li­sées, où le suc­cès se conquiert et s’arrache dans l’adversité ; « Get rich or die trying » cla­mait ain­si le rap­peur éta­su­nien 50 Cent. À l’occasion de la sor­tie de son album « Renais­sance », DJ Ara­fat affir­mait ain­si à RFI, dans l’émission « Légendes urbaines » (20 mars 2019) :

« Si tu es pauvre et que tu veux être n’importe quoi dans la vie, donne-toi à fond, n’écoute pas les gens, concentre-toi sur ce que tu veux faire et bats-toi pour être ce que tu veux. Parce que c’est comme ça que j’ai été et c’est ce que je veux voir mes fans appli­quer. Je veux voir des fans qui ont bataillé eux-mêmes sans comp­ter sur l’aide de leurs parents pour avoir leurs mil­liards, leur voi­ture, leur mai­son. Faut jamais se lais­ser abattre. Et sur­tout, voi­là, l’in-ter-diction de la vie : quand tu aimes Ara­fat, ne jamais prendre la honte, quelles que soient les situa­tions. Faut tou­jours sor­tir vainqueur. »

Ne négli­geons pas la por­tée contes­ta­taire de ce dis­cours consu­mé­riste et ultra­li­bé­ral : il affirme en effet la pos­si­bi­li­té pour les misé­rables d’aujourd’hui de deve­nir les puis­sants de demain.

« La vie c’est la guerre »

Dans une émis­sion de Peopl’Emik (PPLK) célé­brant l’anniversaire de sa mort, l’artiste Ariel Che­ney rap­pe­lait d’ailleurs le slo­gan de DJ Ara­fat : « La vie c’est la guerre ». « C’était une sacrée phi­lo­so­phie, une idéo­lo­gie qui mérite d’être ensei­gnée dans les écoles aujourd’hui. Une idéo­lo­gie de vie, parce que la vie c’est une guerre », s’emballait immé­dia­te­ment l’une des chro­ni­queuses de PPLK.

On pour­ra évi­dem­ment s’étonner du fait qu’elle envi­sa­geât de faire de DJ Ara­fat un modèle pour les élèves du pays, lui qui a arrê­té pré­co­ce­ment l’école afin de rejoindre la rue, voire s’inquiéter de la por­tée d’un mes­sage qui affirme « qu’en fait, l’éducation est une option ; que ce qui compte, c’est la pour­suite des biens maté­riels, c’est l’immédiateté, c’est s’affirmer en tant que ‘‘mâle’’ », comme le for­mu­lait le blo­gueur Charles Kaban­go dans l’une des seules ana­lyses cri­tiques qu’il m’ait été don­né de lire sur DJ Ara­fat.

Mais dans un pays « du Sud » où règnent les inéga­li­tés, il pro­po­sait une brèche dans les hié­rar­chies éta­blies. Et s’il ne por­tait guère l’espoir d’une trans­for­ma­tion poli­tique col­lec­tive, il incar­nait au moins le rêve d’une échap­pée individuelle.

Un prophète ?

Le jour de la mort de DJ Ara­fat, Abid­jan est en ébul­li­tion. Toutes les ani­mo­si­tés sont oubliées. Les per­son­na­li­tés publiques et poli­tiques qui, hier, dénon­çaient son com­por­te­ment scan­da­leux se pré­sentent en conver­ties de longue date. Rapi­de­ment, le pré­sident ivoi­rien Alas­sane Ouat­ta­ra annonce que le gou­ver­ne­ment finan­ce­ra de fas­tueuses funé­railles natio­nales pour le défunt.

S’y pro­duisent de nom­breux artistes afri­cains tels que le nigé­rian Davi­do, le congo­lais Kof­fi Olo­mide ou le malien Sidi­ki Dia­ba­té, devant des dizaines de mil­liers de spec­ta­teurs réunis au stade natio­nal. S’il sem­blait poli­ti­que­ment oppor­tun de s’attirer la sym­pa­thie des fans d’Arafat, le gou­ver­ne­ment a pro­ba­ble­ment aus­si cher­ché à évi­ter le chaos.

Sidi­ki Dia­ba­té Hom­mage a DJ Ara­fat Enfant Béni, 13 août 2020.

Ain­si, pen­dant la céré­mo­nie, l’animateur n’a ces­sé d’enjoindre « les Chi­nois » (les fans d’Arafat) à « aimer et à hono­rer leur pré­sident » (DJ Ara­fat), qui fut, à cette occa­sion, déco­ré Che­va­lier de l’ordre natio­nal par le Ministre la Culture et de la Fran­co­pho­nie (de Côte d’Ivoire).

La céré­mo­nie et la veillée musi­cale se déroulent sans accroc. Mais le len­de­main matin, quelques heures après son inhu­ma­tion en petit comi­té, le caveau d’Arafat est des­cel­lé, le cer­cueil expo­sé et le cou­vercle ren­ver­sé sous les accla­ma­tions. Pen­dant plus d’une heure, des cen­taines, voire des mil­liers de per­sonnes hal­lu­ci­nées se bous­culent autour de son cer­cueil. Sans lâcher leur télé­phone pour fil­mer le corps, cer­tains lui touchent le visage et le torse, défont sa cra­vate, débou­tonnent sa che­mise. Tou­jours incré­dules, d’autres crient « ce n’est pas lui ! ».

Enter­re­ment de DJ Ara­fat, 31 août 2019, L’enterrement de DJ Ara­fat, l’artiste le plus connu d’Afrique de l’Ouest fut à la fois émou­vant et mouvementé.

Le pays est bou­le­ver­sé, bles­sé même, par ce spec­tacle macabre. Pour­tant, un repré­sen­tant de la Yôrô­gang (sa mai­son de pro­duc­tion) a deman­dé au gou­ver­ne­ment de ne pas pro­cé­der à des arres­ta­tions, « arguant que c’est dans la conti­nui­té du buzz tant pri­sé par le « ’pré­sident de la Chine’ » que ses fans ont agi ».

Il rap­pelle ain­si que DJ Ara­fat a incar­né un modèle où la soif de célé­bri­té et de réus­site jus­ti­fie tous les moyens, dans un monde néo­li­bé­ral où le suc­cès, car­di­nale ver­tu, s’acquiert par l’agressivité nom­bri­liste et l’irrévérence aux normes établies.


Cet article a été publié en col­la­bo­ra­tion avec le blog de la revue Ter­rain à l’occasion de la paru­tion du numé­ro 74 Bri­gands.The Conversation

Cet article est repu­blié à par­tir de The Conver­sa­tion sous licence Crea­tive Com­mons. Lire l’article ori­gi­nal.

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Muriel Champy

Muriel Champy

Muriel Champy est Maîtresse de Conférences au département d’anthropologie d’Aix-Marseille Université (AMU)  et membre de l’IMAF (Institut des Mondes Africains). Ses travaux portent sur les représentations et les normes associées aux âges de la vie en Afrique. Pendant plusieurs années, elle a mené ses recherches auprès de jeunes vivant dans la rue à Ouagadougou. Elle s'intéresse désormais à la place des personnes âgées dans les sociétés contemporaines (Burkina Faso, Ouganda).

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