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Astor Piazzolla
Astor Piazzolla - © D.R.

Tanguero Major – Astor Piazzolla (1921–1992)

Il y a 100 ans, le 11 mars 1921 nais­sait à Mar del Pla­ta en Argen­tine, un petit bon­homme dont le des­tin fut d’abolir les fron­tières du tan­go, de frot­ter cette musique à une mul­ti­tude de styles exis­tants et de ter­mi­ner sa vie en géant de la culture du 20ème siècle. Aujourd’hui, sans Astor Piaz­zol­la, le tan­go serait peut-être une langue morte et son ins­tru­ment fétiche, le ban­do­néon, un ves­tige du pas­sé et non l’objet du désir qu’il est deve­nu pour de talen­tueux musi­ciens ou des com­po­si­trices éclairées.

 

En 1954, Astor Piaz­zol­la arrive à Paris, il a lais­sé der­rière lui les bals tan­go de Bue­nos Aires, les nuits sans fin lors des­quelles les musi­ciens n’ont pour objec­tif que de conten­ter les dan­seurs. Bien sûr, il est né dans le tan­go, son père lui a offert un ban­do­néon pour ses 8 ans, il a fini par s’attacher à l’instrument, à cette musique et main­te­nant il y excelle. A New York ou à Bue­nos Aires où il a vécu, les monstres sacrés Car­los Gar­del ou Aní­bal Troi­lo l’ont pris sous leurs ailes, mais la musique qu’il a dans le cœur est plus vaste. Bach ou le jazz ont chan­gé sa vie.

A Paris il a emme­né son ban­do­néon pour gagner un peu d’argent en cas de besoin, mais a sur­tout entas­sé dans une valise ses propres par­ti­tions qu’il veut mon­trer à Nadia Bou­lan­ger. Com­po­si­trice, amie de Ravel et de Stra­vins­ky, Nadia Bou­lan­ger est alors la péda­gogue musi­cale la plus répu­tée au monde. A tra­vers les années elle sut mettre sur leurs propres voies des com­po­si­teurs comme George Ger­sh­win, Leo­nard Bern­stein, Aaron Copland ou Quin­cy Jones et Phi­lip Glass.

Après avoir pas­sé deux semaines à scru­ter les suites pour pia­no, pour haut­bois et cordes, les thèmes pour cla­ri­nettes ou la musique de chambre d’Astor « Made­moi­selle » donne son ver­dict : « Tout ce que vous m’avez ame­né est bien écrit, mais il ne s’y passe rien de par­ti­cu­lier. » Elle lui demande ce qu’il joue dans son pays et il avoue le tan­go et le ban­do­néon lais­sé dans la chambre d’hôtel. Nadia Bou­lan­ger le pousse à jouer au pia­no un de ses mor­ceaux. Après quelques mesures de son Triun­fal, elle l’arrête, lui prend les mains et lui déclare : « Astor c’est très beau, cela me plaît beau­coup. Là est le vrai Piaz­zol­la. Là est votre musique, ne l’abandonnez jamais »

 

Astor Piaz­zol­la est alors au milieu de sa vie et ce conseil gui­de­ra le che­min qu’il va par­cou­rir. Plus rien ne l’arrête, fort de sa connais­sance his­to­rique du tan­go il y insère la fer­veur du jazz, la majes­té har­mo­nique du clas­sique, les expé­ri­men­ta­tions de la musique contem­po­raine et son génie vision­naire fait le reste. Envers les murs qui se dressent et contre ses nom­breux détrac­teurs conser­va­teurs, Piaz­zol­la innove sans cesse, son Nue­vo Tan­go ins­pire la jeunesse.

Pia­niste et arran­geur argen­tin, Gus­ta­vo Bey­tel­mann confirme : « Dans les années 60, pour les jeunes musi­ciens que nous étions, Piaz­zol­la était un modèle de moder­ni­té, il a ouvert un che­min, démon­tré que le tan­go pou­vait être un lan­gage ambi­tieux et que ça valait la peine de don­ner sa vie pour une telle musique. »

 

A la fin des années 70 Piaz­zol­la avait déjà repous­sé des fron­tières, écrit l’opéra tan­go Maria de Bue­nos Aires, l’oratorio El Pue­blo Joven, de nom­breuses musiques de films et cer­taines des com­po­si­tions les plus emblé­ma­tiques de sa car­rière comme Adios Noni­no, Suite Del Angel ou Bue­nos Aires Hora Cero. En 1974 il enre­gistre un disque avec le saxo­pho­niste alto Ger­ry Mul­li­gan et Liber­tan­go, au mor­ceau titre si célèbre.

 

En France les stars du ciné­ma Nadine Trin­ti­gnant, Alain Delon ou Jeanne Moreau lui com­mandent des musiques de films et des chan­teurs popu­laires le reprennent : Guy Mar­chand (Liber­tan­go-Je suis tan­go, tan­go) et Julien Clerc (Bala­da Para Un Loco.) Piaz­zol­la se lie d’amitié avec George Mous­ta­ki, lui com­pose et arrange le Tan­go De Demain et une par­tie de son 33 tours de 1976.

 

Fin 1976 Gus­ta­vo Bey­tel­mann est réfu­gié poli­tique à Paris, pour une tour­née euro­péenne qui débute à l’Olympia, Piaz­zol­la lui pro­pose de rejoindre son Octe­to Elec­tró­ni­co où tan­go, jazz et rock fusionnent. Le pia­niste prend alors la mesure d’un artiste entiè­re­ment dévoué à son art : « Piaz­zol­la res­pec­tait les per­sonnes avec qui il tra­vaillait mais était exi­geant sur le ter­rain artis­tique. On passe la jour­née ensemble, on se change pour mon­ter sur scène et fini la rigo­lade. Là c’était à la vie à la mort, il don­nait tout ce qu’il avait. » Bey­tel­mann découvre aus­si un homme cha­leu­reux, curieux, « On par­lait de Brahms comme de Bou­lez », et tou­jours sur le qui vive :  « Il avait une éner­gie consi­dé­rable. Comme dans le groupe j’étais la per­sonne la plus inté­res­sée par des acti­vi­tés cultu­relles et qu’il dor­mait peu, vers 7 heures il pou­vait venir frap­per à ma porte en disant : Allez Gus­ta­vo ici on m’a dit qu’il y avait une église du 13ème siècle for­mi­dable. Viens la voir avec moi. Je lui disais Astor il est 7 heures ! Et bien après tu feras une sieste. »

Astor Piaz­zol­la avec son Octe­to Elec­tró­ni­co (Gus­ta­vo Vey­tel­mann au piano) 

 

L’expérience ne dure que quelques mois, Piaz­zol­la retourne en Argen­tine et refonde son quin­tet. Bey­tel­mann pour­suit une brillante car­rière en Europe et reste atten­tif aux évo­lu­tions du tan­go. A la fin des années 90, il rejoint un trio de jeunes musi­ciens, le gui­ta­riste argen­tin Eduar­do Maka­roff, les pro­duc­teurs Chris­toph H. Mül­ler et Phi­lippe Cohen-Solal, qui pour­suivent une idée sans savoir où elle va les mener.

Force motrice de Gotan Pro­ject, Cohen-Solal se sou­vient des débuts de l’aventure : « Les musi­ciens qui venaient jouer ne com­pre­naient pas ce que l’on fai­sait et nous même ne savions pas trop. Le pre­mier qui a réagi c’est Bey­tel­mann qui était pour­tant le plus âgé de tous les musi­ciens impli­qués. Il nous a dit : Dans ce que vous êtes en train de faire il se passe quelque chose de fort. Nos ins­pi­ra­tions étaient les per­cus­sions argen­tines, la musique de Piaz­zol­la, le dub, la house, la tech­no, le hip hop, mais cette nou­velle cui­sine n’existait pas. »

Et dans cette inno­va­tion, l’esprit de Piaz­zol­la brille : « Sans lui, Gotan Pro­ject n’aurait jamais exis­té, ce n’est pas un hasard si notre pre­mier mor­ceau ” Vuel­vo Al Sur ” était l’un des siens. Au départ Chris­toph et moi ne connais­sions rien d’autres, c’est Eduar­do qui a appor­té le reste de cette culture. Piaz­zol­la était un com­po­si­teur incroyable, il a ouvert toutes les portes et les fenêtres ima­gi­nables. Nous on n’a fait que ren­trer par un cou­rant d’air. »

 

Durant la décen­nie de son exis­tence Gotan Pro­ject ren­contre un suc­cès pla­né­taire. Depuis Phi­lippe Cohen-Solal a pro­duit Salif Kei­ta ou ses propres pro­jets ins­pi­rés par la coun­try The Moon­shine Ses­sions ou le récent Out­si­der en hom­mage à l’artiste brut Hen­ry Dar­ger. Mais le tan­go est tou­jours dans un coin de sa tête :

« Je n’ai jamais vrai­ment arrê­té d’en faire. J’ai co-com­po­sé et réa­li­sé l’album ” Bue­nos Aires 72 ” pour la chan­teuse argen­tine Mari­na Cedro et pro­duit des tan­gos pour des musiques de films. Aujourd’hui j’entends beau­coup de choses liées à la musique clas­sique, des gens très jeunes qui font du tan­go. Cette musique n’est pas morte. »

Gus­ta­vo Bey­tel­mann fait le même constat : « Il y a en Europe de nom­breux musi­ciens de haut niveau qui dédient leur vie au tan­go et ça c’est nou­veau, ça n’existait pas il y a 20 ans. »

 

Par­mi eux il y a les deux musi­ciens alle­mands Clau­dio (Vio­lon­celle) et Oscar Bohór­quez (vio­lon) qui l’accompagnent sur le magni­fique Piaz­zol­la : Pata­go­nia Express Trio et il ne tarit pas d’éloges sur Louise Jal­lu avec qui il a enre­gis­tré Piaz­zol­la 2021 : « Piaz­zol­la me disait que le tan­go était une pos­si­bi­li­té de lan­gage extrê­me­ment ambi­tieuse. En écou­tant le tra­vail de Louise Jal­lu, on se dit qu’il avait rai­son. Je pense qu’elle va aller loin. »

 

Louise Jal­lu est née à Gen­ne­vil­liers dans une famille de mélo­manes. Elle se sou­vient : « Mes parents ne m’ont pas deman­dé si je vou­lais faire de la musique, mais quel ins­tru­ment je vou­lais apprendre. » Comme sa sœur aînée, elle choi­sit le ban­do­néon. A la fin des années 80 le com­po­si­teur contem­po­rain Ber­nard Cavan­na crée une chaire de ban­do­néon au conser­va­toire de Gen­ne­vil­liers où elle étu­die avant d’y deve­nir ensei­gnante. La pas­sion de Louise pour l’instrument est totale : « Quand je joue du ban­do­néon, je le res­sens comme une par­tie de moi-même. C’est un souffle, des pou­mons, une voix. Je parle et m’exprime à tra­vers lui. Son timbre est magique. La com­bi­nai­son des touches offre des pos­si­bi­li­tés inouïes.  Sur les deux cla­viers chaque touche cor­res­pond à deux notes qui s’intervertissent en tirant ou en pous­sant le souf­flet. » Comme le maes­tro, Louise évo­lue dans le monde du clas­sique, de la musique contem­po­raine, du jazz et du tan­go : « Piaz­zol­la est la figure emblé­ma­tique non seule­ment du tan­go mais aus­si du ban­do­néon. Il a déve­lop­pé son lan­gage, l’a fait pas­ser du rang d’instrument d’orchestre à celui de soliste. » Co-arran­gé avec son ancien pro­fes­seur Ber­nard Cavan­na, inter­pré­té par son quar­tet aug­men­té du pia­no de Bey­tel­mann et du bugle de Médé­ric Col­li­gnon, son Piaz­zol­la 2021 est une franche réussite.

 

Dans les der­nières années de sa vie, Piaz­zol­la connait enfin la recon­nais­sance dans son pays et son rayon­ne­ment est inter­na­tio­nal, mais il conti­nue à aller de l’avant. Il se pro­duit en duo avec la chan­teuse ita­lienne Mil­va, joue et enre­gistre avec le vibra­pho­niste Gary Bur­ton, en France il monte sur scène avec Didier Lock­wood, Jacques Hige­lin et l’Orchestre Natio­nal de Lille. Il com­pose pour le vio­lon­cel­liste Msti­slav Ros­tro­po­vitch, le Kro­nos Quar­tet, le théâtre d’Alfredo Arias (Familles d’artistes) ou le ciné­ma de Fer­nan­do Sola­nas (L’exil de Gar­del et Sur). Il enre­gistre une tri­lo­gie d’albums remar­quables avec le pro­duc­teur de latin jazz Kip Han­ra­han : Tan­go : Zero Hour, The Rough Dan­cer and the Cycli­cal Night et La Camor­ra. Des jazz­men qu’il admire, Pat Methe­ny, Chick Corea, Keith Jar­rett ou Al Di Meo­la, lui com­mandent des com­po­si­tions. A l’arrivée son œuvre est immense, la Sacem recense un cata­logue de 722 oeuvres.

 

En 1989, trois ans avant son der­nier souffle, Piaz­zol­la confie à un ami jour­na­liste : «  J’ai une illu­sion : que mon œuvre soit écou­tée en 2020 et en 3000 aus­si. » La pre­mière par­tie de son sou­hait étant lar­ge­ment réa­li­sée, espé­rons que nos des­cen­dants auront la chance d’attester de la seconde.

 

Concert d’Astor Piaz­zol­la et son Quin­tet Tan­go Nue­vo en 1984 pour TV Pùbli­ca de la Demo­cra­cia (Bue­nos Aires) avec Pablo Zie­gler (pia­no), Fer­nan­do Suá­rez Paz (vio­lon), Oscar López Ruiz (gui­tare), Héc­tor Console (contre­basse) & Raúl Lavié (chant) (1984)

 

 

Les pro­pos cités d’Astor Piaz­zol­la et cer­taines infor­ma­tions sont tirés de l’excellente bio­gra­phie « Astor Piaz­zol­la-Liber­tad » (Coup de Cœur de l’Académie Charles Cros 2021). Les auteurs Marielle Gars et Sébas­tien Authe­mayou sont aus­si res­pec­ti­ve­ment pia­niste et ban­do­néo­niste du duo Inter­mez­zo, dont le der­nier album est insé­ré dans le livre en contre­point musi­cal de la vie du maes­tro. Le site du duo.

 

Pour célé­brer le cen­te­naire Piaz­zol­la, Gotan Pro­ject a publié une savou­reuse play­list ici.

Le 26 avril 2021 Fip fête­ra ses 50 ans et les 100 ans de Piaz­zol­la avec un concert où vont notam­ment par­ti­ci­per Louise Jal­lu et le Pata­go­nia Express Trio.

 

 

Benjamin MiNiMuM

benjamin MiNiMuM
©BM

Benjamin MiNiMuM a été le rédacteur en chef de Mondomix, à la fois plateforme internet et magazine papier qui a animé la communauté des musiques du Monde de 1998 à 2014. Il est depuis resté attentif à l’évolution de la vie musicale et des enjeux de la diversité, tout en travaillant sur différents projets journalistiques et artistiques. Il a rejoint l’équipe rédactionnelle de #AuxSons en avril 2020.

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