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Sound System Sanskriti - Documentaire de Roy Dipankar, 2022. (ROYVILLE MEDIA)
Sound System Sanskriti - Documentaire de Roy Dipankar, 2022. (ROYVILLE MEDIA) - droits réservés

Reggae Indien, porte-voix des hauts parleur

Deuxième pays le plus peu­plé du monde, aux mul­tiples sub­ti­li­tés reli­gieuses, lin­guis­tiques et cultu­relles, on résume pour­tant le plus sou­vent l’Inde à son expres­sion musi­cale la plus folk­lo­rique… ou ciné­ma­tique ! À tort car, à l’instar d’une scène metal sous-esti­mée, son reg­gae s’avère néces­saire pour com­prendre une jeu­nesse sou­hai­tant redé­fi­nir les contours de leur socié­té à coup de sound systems.

 

La musique indienne – et ce quoiqu’en soit ses nom­breuses varié­tés – est issue d’une longue tra­di­tion et trans­mis­sion… Une tra­di­tion qui, mal­gré l’éclatement du sys­tème colo­nial et ses dif­fé­rences poli­tiques, reste la voix majo­ri­taire d’un sous-conti­nent, aujourd’hui par­ta­gé avec le Pakis­tan, le Ban­gla­desh, le Népal et le Sri Lan­ka. En cause : un foyer de civi­li­sa­tions par­mi les plus anciennes du monde conte­nu dans cette région d’Asie du Sud.

D’autant que, a contra­rio des autres musiques asia­tiques de l’aire boud­dhiste ins­pi­rées par le théâtre, la musique indienne est liée à la danse… Avec une pra­tique fai­sant par­tie de l’éducation des plus hautes castes, mais aus­si un ensei­gne­ment tra­di­tion­nel gra­tuit entre maître et dis­ciple qui en faci­lite l’accès à toutes les couches de la socié­té. On dis­tincte ain­si prin­ci­pa­le­ment deux grandes familles : la musique clas­sique (les tra­di­tions char­meuses et hin­dous­ta­nies du Nord face à celles impro­vi­sées et car­na­tiques du Sud) ; puis la musique popu­laire régio­nale – aux styles et ins­tru­ments propres – issue du ciné­ma de Bol­ly­wood (ex. : A. R. Rah­man) ou du réper­toire folklorique.

Or, si depuis 30 ans les allers-retours au Royaume-Uni ont per­mis la créa­tion d’un cou­rant natio­nal ins­pi­ré des der­niers cou­rants élec­tro­niques (en par­ti­cu­lier le style bhan­gra au Pun­jab) et une pop métis­sée dans les grands centres urbains, ils ont aus­si favo­ri­sé une jeune scène reg­gae indienne qui se révèle plus poli­tique que sa fusion tech­no, house fun­ky, bass music ou elec­tro­ni­ca. Le tout, grâce au “sound sys­tem“, ce maté­riel de sono­ri­sa­tion qua­si-toté­mique uti­li­sé lors d’une fête ou concert, dési­gnant ain­si par exten­sion un groupe d’organisateur de soi­rées le met­tant à dis­po­si­tion avec des tran­si­tions entre les mor­ceaux le plus sou­vent assu­rées par des MC

La pra­tique est née dans les ghet­tos jamaï­cains de King­ston, à la fin des années 40. Exclus, les plus modestes, n’ayant pas accès aux spec­tacles ou clubs, dif­fu­saient alors leur musique dans la rue. Une culture qui s’émigre ensuite en Angle­terre (puis en France, via le mou­ve­ment free par­ty, à la fin des années 80), avant fina­le­ment d’imprégner l’Inde depuis une dizaine d’années.

Aux dires du réa­li­sa­teur Roy Dipan­kar (qui tourne actuel­le­ment un film sur cette “sound sys­tem sans­kri­ti“), son implan­ta­tion serait due au suc­cès de l’artiste Apache Indian : « D’origine indienne et basé au Royaume-Uni, l’artiste a mul­ti­plié les tubes au début des années 90 qui ont eu un impact énorme sur les jeunes indiens – cultu­rel­le­ment comme musi­ca­le­ment ! Cet impact fut même si impor­tant que cet artiste a chan­té des chan­sons pour Bol­ly­wood, accé­lé­rant d’autant plus la recon­nais­sance du genre, et ce même si aujourd’hui le public reg­gae s’est élar­gi en inté­grant des formes dub, roots, ska et dancehall. »

 

Démar­rant sa car­rière musi­cale en 2008 à Hyde­ra­bad (ville à la fron­tière de l’Inde du Sud et du Nord, où les hin­dous et musul­mans ont coexis­té pai­si­ble­ment pen­dant des siècles), l’artiste indien Dak­ta Dub confirme l’émergence spon­ta­née de toute une scène reg­gae à ses côtés : « Au nord, au sul­ta­nat de Del­hi, il y a le groupe Reg­gae Rajahs (com­po­sé de Dj Moci­ty, Gene­ral Zooz, Dig­gy Dang et Zig­gy B). L’année sui­vante, et pré­cé­dant les Ska Ven­gers, c’était au tour de Bass Foun­da­tion (Del­hi Sul­ta­nate, Praxis et Mar­tin Klein) à New Del­hi, jouant de nom­breux clubs/festivals et créant un sound sys­tem avec Begum X. Au nord-est ? Drew Drops, un groupe roots de Megha­laya. » Même les femmes, à l’image de Man­meet Kaur, par­ti­cipe à l’élan.

 

Même les expa­triés rejoignent le mou­ve­ment, comme avec le fran­çais Rudy Roots Selek­ta à Goa (sud-ouest), pour­tant connu jusque-là pour sa Full Moon Par­ty sur les plages d’Anjuna et Vaga­tor, un des plus impor­tants ras­sem­ble­ments de la musique trance (nés à la fin des années 80, lorsque les néo-hip­pies délais­sèrent les gui­tares au pro­fit des syn­thé­ti­seurs). Fin 2015, un sound sys­tem est même construit sur place (le 10 000 Lions) pour les visi­teurs étran­gers. Quelques mois plus tard, début 2016, l’Inde y accueille­ra ain­si son 1er fes­ti­val de reg­gae où se côtoient de nom­breuses légendes natio­nales et inter­na­tio­nales : le Goa Suns­plash. L’événement en est depuis l’un des prin­ci­paux trem­plins, œuvrant pour la recon­nais­sance d’artistes comme Hania Lutu­fi (Sri Lan­ka), Joint Fami­ly Inter­na­tio­nal (Népal) ou pour les Indiens Subid Khan & Manu Roots Ensemble, Del­hi Sul­ta­nate et… Dak­ta Dub. Forts de leur suc­cès et por­tés par la dif­fu­sion de clips du genre sur MTV (les inter­na­tio­naux Inner Circle, Cha­ka Demus, Big Mou­tain…), trois nou­veaux sound sys­tems sont actuel­le­ment en construc­tion : le Mon­key (à Hyde­ra­bad), le Small Axe Sound (Shil­long, au nord-est) et le Tanday.

 

Et pour­tant, comme le résume le réa­li­sa­teur Roy Dipan­kar, il est actuel­le­ment impos­sible de vivre du reg­gae en Inde : « Les infra­struc­tures ne per­mettent pas, pour les sous-cultures musi­cales indé­pen­dantes, des reve­nus régu­liers… Le sys­tème étant très désor­ga­ni­sé, les artistes ne peuvent donc comp­ter que sur les concerts, ren­dus dif­fi­ciles dans un contexte pan­dé­mique ! D’autant que les clubs natio­naux ne sont pas tou­jours favo­rables à la dif­fu­sion de ces genres under­ground qui ont, par défi­ni­tion, peu de rai­son­nantes com­mer­ciales. C’est triste et contra­dic­toire, mais il faut être connu pour se faire recon­naître… » À croire que cet ex-publi­ci­tai­re/­jour­na­liste et ancien employé d’Universal music se pas­sionne pour les causes per­dues : l’année der­nière, c’est la sor­tie d’un long docu­men­taire sur la scène metal – ne pou­vant pas plus se pro­fes­sion­na­li­ser – qui avait occu­pé ses cinq der­nières années… Le cou­rant agis­sait alors à coup de déci­bels comme une réponse à la hau­teur de la dure­té de la socié­té, son confor­misme et sa morale cor­se­tée, reje­tant le mains­tream au pro­fit d‘une com­mu­nau­té plus inclu­sive et d‘une spi­ri­tua­li­té alternative.

Avec les mêmes moti­va­tions et l’idée de jouer les trouble-fêtes face à l’immobilisme de la scène tra­di­tion­nelle, le reg­gae choi­sit pour­tant une voie médiane dans cette région impré­gnée de conflits géo­po­li­tiques, radi­ca­lisme reli­gieux, natio­na­lisme et autre ter­ro­risme, refu­sant une cer­taine idée de la ver­ti­ca­li­té de la musique… Pour l’artiste Dak­ta Dub, ce mou­ve­ment de fond est ain­si une vision « plus juste, plus authen­tique et démo­cra­tique de la voix du peuple. cette musique est un mélange d’ethnies indiennes, diverses mais uni­fiées. C’est l’occasion de récon­ci­lier saveurs locales, tra­di­tion­nelles et clas­siques, tout en étant tour­né vers l’extérieur ! Ce sont pour ces rai­sons que la créa­tion de nou­veaux sound sys­tems inau­gure de futures révo­lu­tions locales… Autant qu’il est temps de rap­pe­ler ce qui nous unit avec la Jamaïque depuis le 18e siècle et com­ment la culture indienne a par exemple influen­cé Leo­nard Howell, le fon­da­teur des Ras­ta­fa­ri. »

 

Comme un anni­ver­saire incons­cient, le sound sys­tem de Dak­ta Dub sera d’ailleurs inau­gu­ré dans un temple Shi­va, vieux de 200 ans, où il a été éle­vé. Ou com­ment, au jeu des boucles sonores, le cycle a fina­le­ment retrou­vé son ori­gine… En espé­rant qu’il trouve écho.

 

Sound Sys­tem Sans­kri­ti - Docu­men­taire de Roy Dipan­kar, 2022. (ROYVILLE MEDIA)

 

 

Samuel Degasne

 

Samuel Degasne
Journaliste depuis une quinzaine d’années (Rue89, M6, Le Mouv', LesInrocks...) et auteur d’un TEDx en 2019, Samuel Degasne partage aujourd’hui son temps entre le magazine Rolling Stone, la présentation de conférences de presse (Vieilles Charrues, Motocultor…), l’écriture de livres… et sa chaîne YouTube Une chanson l’addition, nommée web channel aux Social Music Awards 2021.

 

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