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Nuages vus du ciel © Nasa via Unsplash
Nuages vus du ciel - © Nasa via Unsplash

Qu’est-ce que nous écoutons ? Voyage au cœur des définitions des musiques du monde

Ima­gi­nons de suivre un chro­ni­queur extra­ter­restre envoyé sur la terre pour étu­dier cette chose encore incon­nue sur sa pla­nète qui s’appelle « musique ». Curieux de ce mélange étrange de sons et de pas­sions, il ouvre l’encyclopédie en ligne Wiki­pe­dia et lit cette défi­ni­tion : « la musique est un art et une acti­vi­té cultu­relle » dont « les ingré­dients prin­ci­paux sont le rythme, la hau­teur, les nuances et le timbre ». Il réflé­chit à cette défi­ni­tion. La musique est un art, il y a donc du talent, de la beau­té, de la sin­gu­la­ri­té par rap­port aux autres acti­vi­tés humaines. Elle est aus­si quelque chose que l’on pro­duit, une recette com­po­sée de plu­sieurs ingré­dients que l’on peut énu­mé­rer dans une liste. La musique est uni­ver­selle, lui disent les humains qu’il ren­contre. Cer­tains uti­lisent le syn­tagme « musiques du monde » pour rendre compte de la plu­ra­li­té de formes qui se dégage du conte­nant pre­mier « musique ». Par­tout dans le monde, des gens en pro­duisent et en écoutent. Par­tout dans le monde elle existe, tel un liant des socié­tés humaines. 

L’extraterrestre a un peu de mal à com­prendre com­ment cer­taines musiques de la pla­nète terre soient « du monde » et d’autres pas.  Tou­te­fois, cette chose a un atout, il se dit. En fai­sant un tour rapide autour du monde avec mon sac de voyage, je peux en récol­ter beau­coup, j’aurai ain­si plein de sou­ve­nirs à rame­ner dans ma pla­nète. Il part alors à l’aventure, et ramasse un peu de tout. Mais au fur et à mesure que le sac se rem­plit l’extraterrestre se pose des ques­tions. Qu’est-ce qu’ils ont en com­mun ces mor­ceaux qu’il pré­lève ici et là ? Qu’est-ce qui les dis­tingue les uns des autres ?  Est-ce que tous les humains qu’il a ren­con­tré font la musique pour les mêmes rai­sons ? Pour répondre à ces ques­tions qui le taraudent, l’extraterrestre décide de s’arrêter sur quelques uns des échan­tillons qu’il a collectionnés. 

Il com­mence son explo­ra­tion en pays arabe. Au petit matin, il col­lecte des chants mélo­dieux enton­nés du haut du mina­ret par un muezzin. 

 

Ces mélo­dies sont gou­ver­nées par des règles pré­cises concer­nant l’intonation et les césures, qui font l’objet d’une véri­table science appe­lée taj­wid, terme ren­voyant à l’idée d’embellissement. Elles ont une fonc­tion pré­cise, puisqu’elles rap­pellent aux fidèles les heures de prière. « Quelle musique magni­fique ! », se dit l’extraterrestre. Mais dans le monde musul­man, la can­tilla­tion du muez­zin est une forme d’expression mélo­dique de la prière, qui ne rentre pas du tout dans le terme « musique ». Enfin, le terme « musi­qa », emprun­té du grec ancien, existe bien en arabe, mais il se réfère exclu­si­ve­ment à la théo­rie musi­cale alors qu’on est là dans la sphère reli­gieuse. L’extraterrestre est donc bien embar­ras­sé, son urgence de tout col­lec­tion­ner l’a empê­ché de tenir compte de la concep­tion locale et de la fonc­tion de cet objet sonore dans son contexte de production. 

Il se rend alors en Indo­né­sie et assiste à une céré­mo­nie théâ­trale où un chœur d’hommes, com­po­sé d’une qua­ran­taine d’exé­cu­tants, est dis­po­sé en cercles concen­triques au centre des­quels se déroule une scène du poème épique Ramaya­na dont le texte est décla­mé par les acteurs. Le chœur chante une poly­pho­nie com­po­sée uni­que­ment de cris divers et d’o­no­ma­to­pées, dont les syl­labes ke et cak (pron. “tcha”). Eveillé par la puis­sance de l’exécution, l’extraterrestre a bien du mal à dis­so­cier les per­cus­sions vocales du reste de la céré­mo­nie : le texte, la réci­ta­tion, la mise en scène, les mou­ve­ments, le rap­port entre les exé­cu­tants… Il ne sait plus si ce qu’il a mis dans son sac est bien une musique du monde, ou un ensemble pour lequel il n’arrive plus à trou­ver de nom commun. 

 

Il com­mence alors à dou­ter des cer­ti­tudes qui lui ont été trans­mises par les humains avec leurs défi­ni­tions toutes faites de la musique. S’il est sûr que tous les humains pro­duisent des sons de manière orga­ni­sée (John Bla­cking, Le sens musi­cal), il ne lui semble plus pos­sible de retrou­ver la musique par­tout, ni d’imaginer qu’elle recouvre une quel­conque homo­gé­néi­té. Certes toute musique « sonne », mais le sens de ces sons ne peut pré­fi­gu­rer aucune base cultu­relle et sociale com­mune. C’est ain­si qu’il perd confiance en son pro­jet de col­lec­tage. Il n’est plus sûr que dans son sac il y a bien des échan­tillons de la même chose, uni­ver­sel­le­ment recon­nue comme telle, « de la musique ». Enfin les « musiques du monde » ne lui semblent plus si bien par­ta­gées sur la pla­nète terre. 

En Armé­nie, chez les Yezi­di, il par­ti­cipe à une conver­sa­tion entre des femmes. Lorsque le pro­pos porte sur la nos­tal­gie et la peine, l’une d’elle se met à pleu­rer et ses paroles se trans­forment en mélo­die. C’est une décla­ma­tion spé­ci­fique qui s’appelle kila­mê ser, lit­té­ra­le­ment « parole sur… » ou « parole à pro­pos de… »  qui traite sur un rythme libre des thèmes liés à l’exil, la mort et l’absence. Le contour mélo­dique par­ti­cu­lier amène l’extraterrestre à pen­ser qu’il s’agit de « chants », tou­te­fois les Yezi­dis réservent le mot chant (stran), aux réper­toires de fête et de joie, dan­sés et mesu­rés. Ici ce sont l’émotion convo­quée et sa fonc­tion sociale qui four­nissent une dis­tinc­tion entre chant et « parole mélo­di­sée », ce qui com­plexi­fie encore le spectre des pos­sibles qui s’ouvre dés lors que l’extraterrestre ne cherche plus à col­ler sur tout ce qu’il trouve l’étiquette « musique ». 

Paroles mélo­di­sées – Récits épiques et lamen­ta­tions chez les Yézi­dis d’Arménie

Puis l’extraterrestre débarque chez les Inuits. Ici, il ne trouve pas de terme géné­rique pour « musique ». Les Inuits seraient-ils dépour­vus de cet art pour­tant dit uni­ver­sel ? Désor­mais méfiant envers les défi­ni­tions trop glo­ba­li­santes, il tend son oreille et entend des femmes qui halètent et rigolent, leurs bouches presque col­lées. Elles adoptent une tech­nique vocale sin­gu­lière carac­té­ri­sée par l’al­ter­nance d’ins­pi­ra­tion et d’ex­pi­ra­tion audibles, par une émis­sion vocale gut­tu­rale et nasale, et des sons brui­tés sans hau­teur déter­mi­née. Si ces joutes vocales ne sont pas de la musique, que sont-elles ? Ce sont des jeux vocaux, des formes de diver­tis­se­ment tech­ni­que­ment très com­plexes qui sont pro­duites dans un contexte déten­du et intime. 

 

 

Enfin l’extraterrestre se rend dans un lieu très chic appe­lé Phil­har­mo­nie, où il paie 50 euros pour sa soi­rée. Il est ras­su­ré, il espère être au bon endroit pour écou­ter de la musique sans plus se poser des ques­tions. Pas de chance, ce soir le Maitre Mes­siaen est au pro­gramme et l’orchestre joue une par­ti­tion bien étrange. Les mélo­dies sont des trans­crip­tions de chants d’oiseaux qui font fré­mir un public silen­cieux, immo­bile, venu pour assis­ter au spec­tacle d’un génie créa­teur qui forge un art sur les sons de la nature.

 

L’extraterrestre décide de ter­mi­ner là sa vadrouille. Si toutes les socié­tés ont quelque chose qui sonne à ses oreilles comme de la musique, il a com­pris que son sac rem­pli d’objets dévi­ta­li­sés ne rend compte que de son geste de pré­lè­ve­ment, au lieu de faire émer­ger la com­plexi­té des formes qui habitent la terre. Il sait main­te­nant que les défi­ni­tions de la musique sont aus­si variées que les formes musi­cales qu’il peut entendre. Il se convainc alors que la musique n’est pas une chose qu’il peut col­lec­ter, un arte­fact à conser­ver, mais un concept qu’il convient de com­prendre en rela­tion aux spé­ci­fi­ci­tés des socié­tés humaines. Il monte sur son vais­seau et quitte la terre en écri­vant dans son rap­port : la musique est l’un des jeux sonores des humains. Il serait vain d’essayer de vous en dire davan­tage. Elle est ce que les gens acceptent de recon­naître comme telle (Jean-Jacques Nat­tiez).

 

 

Marta Amico

Marta Amico
Marta & Ahmed

Marta Amico est maîtresse de conférences en ethnomusicologie à l’Université Rennes 2. Ses travaux portent sur  les processus de création et de patrimonialisation musicale qui se composent dans des contextes de conflit armé, notamment au Mali et dans le Sahara. Elle s’intéresse également aux fabriques musicales transculturelles qui composent la catégorie de la World Music. Plus largement, elle s’intéresse aux relations entre musique, identité, globalisation, politiques culturelles et maintien de la paix. Elle vient de publier l’ouvrage « La fabrique d’une musique touaregue. Un son du désert dans la World Music » aux éditions Karthala (collection Les Afriques, 2020).

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