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Les musiques de Maku

« La musique est l’unique lan­gage uni­ver­sel,

le seul qui soit com­pris et par­lée

dans cha­cun des 195 pays de cette pla­nète ».

Tom­son High­way

 

Peu de gens de l’autre côté de kee­chi­ga­maak, « la grande eau » comme appelle l’océan Atlan­tique les Eeyous, connaissent l’effervescence musi­cale autoch­tone dans l’environnement fran­co­phone au Kana­ta (Cana­da). Dix Pre­mières Nations y occupent le Kébeq (Qué­bec). Ce sont les Innus, Eeyous, Ati­ka­mekw, Mi’qmakw, Waban A’kis, Wolas­to­qiyik, Anishnaabes/Algonquins, Nas­ka­pis, Kanien’ke : àkas et Wen­dats. Aux 700,000 Amé­rin­diens s’additionnent 13, 000 Inuits du Nuna­vik au Nord.

Après des contacts ayant mené à la dépos­ses­sion ter­ri­to­riale et à un qua­si-géno­cide cultu­rel, voi­ci une ère d’affirmation mar­quée par des chan­ge­ments poli­tiques et ins­ti­tu­tion­nels. Tant lors des ras­sem­ble­ments en ter­ri­toires autoch­tones que sur les scènes de l’industrie des spec­tacles en villes, y vibre un uni­vers artis­tique dyna­mique. Ses racines por­ta­gées par de talen­tueux musi­ciens autoch­tones les font nomades pla­né­taires, par­tout sur le dos d’Yän­dia­wish, la grande tor­tue, la Terre-Mère.

 

 

Nos musi­ciens sont des fai­seurs de Maku­sham. Leurs vibra­tions sonores ont une ori­gine sau­vage parce qu’associée à celui que l’on nomme en langues algon­quiennes Maku, l’ours. Hiber­nant dans les entrailles de la Terre-Mère, cet ani­mal mytho­lo­gique a la mémoire du ter­ri­toire. Il suit les abeilles et le papillon vers les plantes méde­cines. Ayant trans­mis aux humains le rêve de s’envoler pour jouer, chan­ter et faire dan­ser, autre­ment dit noma­disme et gué­ri­son, Maku sym­bo­lise la fusion du souffle ani­miste aux actuels rythmes musi­caux fes­tifs, ras­sem­bleurs et bien­fai­sants. De plus, l’oralité chan­tée en nos langues, incarne une force iden­ti­taire liant mou­ve­ments cultu­rels et mou­vances musi­cales. Chez bien des Autoch­tones le mul­ti­lin­guisme est un atout bien avant l’arrivée des langues colo­niales. Cette poly­va­lence ren­force, alors que la moi­tié des autoch­tones vivent en villes, le rôle des musi­ciens comme porte-voix de la revi­ta­li­sa­tion des langues autoch­tones, recon­nu par l’UNESCO. Ajou­tons leur aisance pour les com­pli­ci­tés mul­ti ins­tru­men­tistes, mul­ti­dis­ci­pli­naires et inter nations, un phé­no­mène lié à la créa­ti­vi­té musi­cale à proxi­mi­té des arts visuels, théâtre et docu­men­taires.

 

L’affirmation com­mu­nau­taire

Trente ans d’autodétermination com­mu­nau­taire abou­tissent. La Pre­mière Nation des Innus, est certes le chef de file musi­cal et rayonne dans les 54 réserves en Kébeq. Malio­té­nam, com­mu­nau­té sur la Côte-Nord en est l’épicentre. Lieu d’origine du fameux duo Kash­tin (1989), c’est aus­si là le fes­ti­val Innu Nika­mu et de ses 36 édi­tions annuelles depuis 1984 et du stu­dio de pro­duc­tion musi­cale de Florent Vol­lant. S’ajoute le réseau des radios com­mu­nau­taires de la Socié­té de com­mu­ni­ca­tion Ati­ka­mekw-Mon­ta­gnais dif­fu­sant en conti­nu la musique autoch­tone dans les réserves. Aus­si, la « route des Pow Wows » dans plus de quinze com­mu­nau­tés par­ti­cipe à cette affir­ma­tion musi­cale en ter­ri­toires autoch­tones. De plus, l’impact des excur­sions dans les réserves du pro­jet de pro­duc­tion vidéo du Wapi­ko­ni Mobile avec sa branche Nika­mo­win (Musique Nomade) sti­mule l’avènement de la relève. Enfin, loin d’oublier les pré­cur­seurs tels qu’Ala­nis Obom­sa­win, Buf­fy Sainte-Marie, Phi­lippe Mac­ken­zie, Rob­bie Robert­son et Kash­tin (Florent Vol­lant et Claude Mac­ken­zie), on les célèbre par des docu­men­taires et des prix hom­mages.

 

 

Ces élé­ments témoignent d’un solide déve­lop­pe­ment musi­cal en réseaux dans les com­mu­nau­tés chez les Pre­mières Nations. Les Galas Tewei­kan et les spec­tacles à Pré­sence Autoch­tone à Tiötià:ke/Montréal en sont les vitrines autoch­tones urbaines. L’Association qué­bé­coise de l’industrie du disque, du spec­tacle et de la vidéo (l’ADISQ) ouvre cette année seule­ment une caté­go­rie autoch­tone à son Gala très média­ti­sé. Les invi­ta­tions aux fes­ti­vals fes­ti­val sākihwē à Win­ni­peg et l’Inter­na­tio­nal Indi­ge­nous Music Sum­mit à la Nou­velle Orléans font échos à cette ouver­ture inter­na­tio­nale.

 

Noma­disme pla­né­taire

En 2019 les étoiles s’alignent. Une masse cri­tique créa­trice incon­tour­nable pour la musique autoch­tone prend forme en Amé­rique. Et c’est sans conteste le main­tien et la mise au goût du jour des rythmes des tam­bours et des chants tra­di­tion­nels qui en sont les bat­te­ments pre­miers. Ils se font entendre allant de la mise au goût du jour des chants tra­di­tion­nels, du folk, coun­try et rock, du blues, jazz et opé­ras, du rap, reg­gae, slam, musiques du monde, l’électro-pop jusqu’à la musique clas­sique.

La pré­pon­dé­rance des tam­bours rap­pelle la place inalié­nable faite aux Anciens en per­pé­tuant les rythmes et chants tra­di­tion­nels comme le fait avec fougue l’Innu Charles-Api Bel­le­fleur. Sur les scènes urbaines, les tam­bours sociaux de musi­ciennes comme Odaya ou Moe Clark résonnent. Sur la route des Pow Wows, des groupes comme les Black Bear Sin­gers (Ati­ka­mekw) méta­mor­phosent en « ton­nerre sacré » les grands tam­bours inter­tri­baux.

 

 

Les récits chan­tés (« spo­ken word ») assurent les pas­sages entre la tra­di­tion et l’hypermoderne. C’est le cas des joutes de chants de gorge kata­j­jaits, par les femmes Inuites dont Tanya Tagaq et Éli­sa­pie Isaac. Les pas de l’ours et les vibra­tions du tam­bour s’électrifient sous les styles folk, coun­try et rock via les Innus (Florent Vol­lant – men­tor des jeunes géné­ra­tions et Prix du Gala Tewei­kan 2019, Scott-Pien Picard, Matiu, Maten, Innu­tin) et Ati­ka­mekw (Sakay Otta­wa, Lau­ra Niquay, Yvan Boi­vin-Fla­mand), ain­si qu’Anach­nid (Crie). Y prennent place plu­sieurs com­pli­ci­tés alloch­tones comme Nika­mu Mamui­tun – Chan­sons ras­sem­bleuses.

Elles deviennent rap avec l’Algonquin Samian, le groupe Nas­ka­pi Violent Ground, et le Miq’makw Q052, reg­gae avec le chan­teur Innu Shauit, slam avec la poé­tesse Innue Nata­sha Kana­pé Fon­taine, blues et jazz avec la Wen­dat Andrée Kwe’dokye’s Levesque Sioui, le groupe Ani­shi­nabe Dig­ging Roots, celui Inuit Quan­tum Tangle, le groupe Métis Kawan­dak et les Miq’makw Ray­mond Sewell et Back­wa­ter Township/Corey Tho­mas. Par leur manie­ment des tables-tour­nantes et syn­thé­ti­seurs, des DJ comme Géro­ni­mo Inutik, l’artiste Zii­bi­wan et bien sûr A Tribe Cal­led Red sont prêts pour les fes­ti­va­liers de la pla­nète élec­tro­nique.

 

 

Que dire sinon que la musique clas­sique s’autochtonise ? Il suf­fit de suivre les sillons du musi­cien Cri Tom­son High­way signant le livret musi­cal Tsha­ka­pesh joué dans quatre com­mu­nau­tés par l’orchestre Sym­pho­nique de Mont­réal et son chef Kent Naga­no. Ou d’écouter la voix de ténor de l’artiste Jere­my Dut­cher mixant pia­no, tam­bour et enre­gis­tre­ment des chants tra­di­tion­nels sur les anciens rou­leaux de cire d’abeille pour chan­ter la Wolas­tok (le fleuve des Wolas­to­qiyik) dans sa langue. La chan­teuse Andrée Kwe’doky’es Levesque Sioui s’est aus­si ins­pi­rée de tels enre­gis­tre­ments pour créer la pièce Kwaya­weh à Wen­dake avec l’orchestre phi­lar­mo­nique de Qué­bec.

Au final, contre les méfaits envi­ron­ne­men­taux faits à la Terre-mère, les femmes artistes autoch­tones sont les guer­rières de ce XXI’ siècle, et par­mi elles, la chan­teuse inuite Eli­sa­pie Isaac, Prix du meilleur spec­tacle au Gala Tewei­kan 2019. Sa der­nière com­po­si­tion Nous avons mar­ché a été enton­née par des mil­liers d’enfants à l’école le jour même des grandes marches mon­diales pour le cli­mat. Elle y évo­quait encore toutes ces marches pour la jus­tice envers les femmes autoch­tones. Cette pièce porte les vibra­tions d’espoir d’une révo­lu­tion conge­lée au Nord-Est de l’Amérique. C’est celle de l’ensauvagement par la musique pour renou­ve­ler nos rela­tions. C’est dire que les musi­ciennes et musi­ciens autoch­tones sont prêt.es à tra­ver­ser à rebours les océans pour déco­lo­ni­ser les scènes outre-mer.

 

 

Docu­men­taires : 

- Cathe­rine Bain­bridge et Alfon­so Majo­ra­na (réal.), Rumble. L’influence amé­rin­dienne sur la musique popu­laire, Rezo­lu­tion Pic­tures, 2018.

- Kevin Bacon-Her­vieux (réal.) Innu Nika­mu : chan­ter la résis­tance, Vidéo­graphe, 2018.

- Kim O’bomsawin (réal.), Du Tei­wei­kan à l’électro-pop, voyage aux sources de la musique élec­tro-pop, 53 minutes, Pro­duc­tion Terre Innue, 2019.

- Daniel Roher (réal.), Once Were Bro­thers : Rob­bie Robert­son and The Band, White Pine Pic­tures, 2019.

 - Éli Lali­ber­té (réal.),  Florent Vol­lant, le Fai­seur de Maku­sham, Les Per­céides, 2019.

 

 Lec­tures : 

- Véro­nique Audet, Innu NIka­mu. L’innu chante. Pou­voir des chants, iden­ti­té et gué­ri­son chez les Innus, Qué­bec : PUL, 2012.

- Tom­son High­way, Pour l’amour du mul­ti­li­guisme. Une his­toire d’une mons­trueuse extra­va­gance, Mont­réal : Mémoire d’encrier, 2019.

- Tanya Tagaq, Croc fen­du, Mont­réal : Alto, 2019.

 

En col­la­bo­ra­tion avec :

 

Guy Sioui Durand

Guy Sioui Durand

 

Wendat (Huron), Guy Sioui Durand est un sociologue (PH.D.) et critique d’art, commissaire indépendant et conférencier-performeur. Il porte son regard sur l’art autochtone et l’art actuel. D’un côté, il met l’accent sur la décolonisation des esprits par le ré-ensauvagement de nos imaginaires et le renouvellement des relations. De l’autre, il se dit qu’il faut changer le monde par l’art action, et l’art action par l’art autochtone vivant pour peu que le spectaculaire s’oppose au spectacle. Enseignant l’initiation à l’art autochtone aux l’institutions Kiuna et l’Uqam, Guy Sioui est l’auteur des ouvrages l’Art comme alternative (1997), de Riopelle. Indianité (2002), de l’Esprit des objets (2013) et de nombreux articles dont Décolonisation de l’art par l’art autochtone (Liberté, 2018). En 2018-2019, il a été commissaire de la résidence de création Toronto’. Trialogue au Labo à Toronto, du Rassemblement Internations d’Art Performance Autochtone (RIAPA) à Wendake, de l’exposition De Tabac et de Foin d’odeur. Là où sont nos rêves au Musée d’art de Joliette et de l’événement in situ La Tente parlante dans le cadre de la Manif d’art 9 à Québec.  www.siouidurand.org.

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