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Petru Guelfucci (1955–2021) : Voix magique corse et esprit de la “Riacquistu”

Petru Guel­fuc­ci est décé­dé le 8 octobre 2021 à Mar­seille. Qu’il inter­prète une trib­bie­ra ou un lamen­tu, un can­tu in pagh­jel­la pro­fane ou litur­gique, son chant don­nait le fris­son. Dans le si riche vivier des voix corses, Petru Guel­fuc­ci fai­sait réfé­rence. Une voix magique que le conti­nent découvre au début des années 70 par­tie pre­nante de Can­ta U Popu­lu Cor­su. Un groupe pen­sé sous un châ­tai­gnier de Ser­ma­nu dont il fut un des fon­da­teurs avec les Jean-Paul Polet­ti, Mini­cale, Natale Lucia­ni, Cec­cè Fran­çois Buteau… C’est la période de la « Riac­quis­tu », entendre de la recon­quête cultu­relle, lorsqu’il s’agit de lut­ter contre l’exode rural et la déser­ti­fi­ca­tion de la Corse, en réac­tion contre une mar­chan­di­sa­tion du vivant qui com­mence à exer­cer ses effets pré­da­teurs. Cette réa­li­té impli­quant de retis­ser des liens avec une his­toire niée, ses anciens et ses héri­tages. Col­lec­tages, veillées, ate­liers de chant poly­pho­nique, valo­ri­sa­tion de la langue à tra­vers le chant, écoute des enre­gis­tre­ments mythiques des eth­no­mu­si­co­logues (Félix Qui­li­ci, Mar­kus Röh­mer, Wolf­gang Maade), sont au menu d’une géné­ra­tion enthou­siaste qui entend vivre et tra­vailler au pays et lui don­ner un futur qui ne soit pas celui d’une carte postale.

Petru Guel­fuc­ci sera de ceux là. Dans la logique de son ado­les­cence à Ser­ma­nu, modeste vil­lage de la pieve du Boz­ziu, non loin de Corte. Un vil­lage dont la par­ti­cu­la­ri­té, outre d’être le seul à avoir un monu­ment aux morts doté de la Tête de Maure, est d’avoir pré­ser­vé en matière de chant son « ver­su ». Son enga­ge­ment est natu­rel. Son père, Filice Antone Guel­fuc­ci, est un vio­lo­neux pri­sé, sa famille compte moult chan­teurs et musi­ciens. Et depuis ses 14 ans, le jeune Guel­fuc­ci anime veillées et foires avec le groupe folk­lo­rique A Manel­la.

En tout cas, il sera de Can­tu U Popu­lu Cor­su de 1973 à 1982, enre­gis­trant les huit albums de cette période pour Ricor­du, le label insu­laire créé par Antoine Leo­nar­di dont un « live » au Théâtre de la ville à Paris. Et il accom­pa­gne­ra l’évolution d’un réper­toire, de la reprise des chants tra­di­tion­nels aux chan­sons-tracts à carac­tère poli­tique, régio­na­liste puis natio­na­liste, de com­po­si­tions grif­fées folk à d’autres plus poétiques.

Les années mili­tantes sont incan­des­centes et les débats sont vifs. L’apiculteur Petru Guel­fuc­ci prend du champ et va embras­ser une car­rière plus per­son­nelle comme le feront d’autres membres de U Can­tu, ce cara­van­sé­rail musi­cal tou­jours actif qui vit pas­ser au fil des décen­nies 200 chanteurs.

En 1981, à l’instigation d’un Jean-Phil­lipe Oli­vi (fon­da­teur du label de même nom), il déploie ses propres chan­sons. Ce nou­veau sta­tut révèle plus encore sa voix d’or aux modu­la­tions mélis­ma­tiques (les fameuses ricuc­cate) qui sub­juguent. L’album « Isu­la » sert de tran­si­tion avant « Cor­si­ca » (1991), le superbe « Memo­ria » (1994), « Vita » (2009) ou « I mo teso­ri » (2019) dans lequel s’exprime la patte de son com­po­si­teur atti­tré, Chris­tophe Mac-Daniel.

 

Et l’écho de ses chan­sons dépasse les ambi­tions ini­tiales du chan­teur ser­ma­nac­ciu, comme on le ver­ra avec l’album « Cor­si­ca », disque d’or au Qué­bec. A son actif aus­si, en 1995, une Vic­toire de la Musique, pour l’album de Voce di Cor­si­ca, « Poly­pho­nies pro­fanes et sacrées », enre­gis­tré avec ses com­plices Mai Pesce, Dumè Les­chi, Luren­zu Baro­lo­si, Phi­lip­pu Roc­chi, Adria Oli­vi. Mais pour l’essentiel, quelques soient ses col­la­bo­ra­tions (des Nou­velles Poly­pho­nies Corses à la cho­ré­graphe Pie­tra­gal­la), sa constance fut de trans­mettre, pré­ser­ver,  réac­tua­li­ser le chant sécu­laire. Ain­si en 2005, de pair avec Jean-Paul Polet­ti et Michèle Guel­fuc­ci Gli­nat­sis, proposera‑t’il à l’Assemblée de Corse de deman­der à l’État que le « can­tu in pagh­jel­la » soit ins­crit sur la liste des chefs‑d’œuvre du Patri­moine cultu­rel imma­té­riel (P.C.I) de l’humanité. Son ins­crip­tion sur la liste de sau­ve­garde de l’Unesco, s’obtenant en 2009.

 

Par­cours exem­plaire d’un homme humble et constant dont la plus belle chan­son, reprises dans de nom­breuses langues, avait été écrite, sou­ve­nir de l’histoire, pour dire que la Corse était belle, unique, et qu’il fal­lait qu’on la res­pecte ain­si que ceux qui l’habitaient.

Frank Tenaille.

 

 

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