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Oliver Mtukudzi and Hugh Masekela first met in Harare in the '80s.
- Oliver Mtukudzi and Hugh Masekela first met in Harare in the '80s.

Tuku et Bra Hugh, amis à jamais

Cet article a été rédi­gé pour Music In Afri­ca. #Aux­Sons l’a tra­duit en fran­çais et par­ta­gé dans le cadre d’un par­te­na­riat média. Pour retrou­ver l’article en anglais, ren­dez-vous sur le site de Music In Afri­ca.

Le 23 jan­vier, l’A­frique se remé­more peut-être deux des plus grands musi­ciens du conti­nent : Hugh ‘Bra Hugh’ Mase­ke­la et Oli­ver ‘Tuku’ Mtu­kud­zi, morts res­pec­ti­ve­ment à un an d’in­ter­valle les 23 jan­vier 2018 et 2019. Tuku reçut le sta­tut de héros natio­nal, fai­sant de lui le pre­mier musi­cien à rece­voir une telle recon­nais­sance de la part du gou­ver­ne­ment zim­babwéen. Quant à Mase­ke­la, sa famille fit bâtir un pavillon à sa mémoire au cime­tière de West­park à Johan­nes­burg, où il est inhumé.

Le géant du jazz, Hugh Mase­ke­la, était connu pour ses talents de bugliste, trom­pet­tiste, com­po­si­teur, chan­teur ain­si que pour sa voix poli­tique révoltée.

Issu de l’âge d’or du jazz en Afrique du Sud, il fai­sait par­tie du légen­daire groupe The Jazz Epistles aux côtés de Kip­pie Moe­ket­si, Abdul­lah Ibra­him et Jonas Gwang­wa, ain­si que de la comé­die musi­cale iti­né­rante King Kong à la fin des années 1950. Exi­lé aux États-Unis en 1960, il contri­bua à faire entendre la voix de l’A­frique en Occi­dent. Au début des années 1960, il par­tit étu­dier à Londres et New York et sor­tit des albums tels que Trum­pet Afri­ca (1963) et Grrr (1966). Il fut briè­ve­ment marié à Miriam Make­ba, et connut des suc­cès aux États-Unis avec les airs de jazz pop « Up, Up and Away » (1967) et le suc­cès numé­ro un « Gra­zing in the Grass » (1968), qui s’est ven­du à quatre mil­lions d’exemplaires.

Dans les années 1970, il explo­ra des genres dif­fé­rents, dont l’a­fro­beat et le funk.

Au milieu des années 1980, il retour­na en Afrique du Sud, s’ins­tal­la au Bots­wa­na pour tra­vailler avec des musi­ciens sud-afri­cains sur des albums comme Tech­no-Bush (1984), qui lui valut un nou­veau suc­cès aux États-Unis avec « Don’t Go Lose It Baby », sui­vi de l’al­bum Wai­ting For The Rain (1985). D’autres de ses albums de cette période tels que Home (1982) et Tomor­row (1987), firent aus­si appel à des musi­ciens exi­lés de haut niveau. Il retour­na en Afrique du Sud au début des années 1990 et conti­nua d’en­re­gis­trer et de se pro­duire régu­liè­re­ment. En 2004, il publia son auto­bio­gra­phie, Still Gra­zing. Son album Jabu­la­ni, sor­ti en 2010, rem­por­ta le Gram­my Award du meilleur album de musique du monde en 2013.

 

 

Oli­ver ‘Tuku’ Mtu­kud­zi était un musi­cien zim­babwéen de Nor­ton, dans la pro­vince du Masho­na­land Ouest.

Assu­ré­ment le musi­cien le plus véné­ré du Zim­babwe, Oli­ver Mtu­kud­zi et son groupe, les Black Spi­rits, ont pro­duit près d’une soixan­taine d’al­bums depuis la fin des années 1970. La car­rière musi­cale de Mtu­kud­zi débu­ta à l’âge de 23 ans avec la sor­tie en 1975 de son pre­mier single « Stop After Orange ». Il devint pro­fes­sion­nel deux ans plus tard, en 1977, en fai­sant équipe avec Tho­mas Map­fu­mo dans le célèbre Wagon Wheels Band et enre­gis­tra le tube « Dzan­di­mo­mo­te­ra », ins­pi­ré par la guerre de libé­ra­tion du Zim­babwe. Ce titre fut rapi­de­ment sui­vi par le pre­mier album solo de Tuku, éga­le­ment un grand succès.

Grâce à son timbre rauque, Tuku devint la voix la plus recon­nue à émer­ger du Zim­babwe et sur la scène inter­na­tio­nale. Il atti­rait un public dévoué à tra­vers l’A­frique et au-delà. Membre de la tri­bu Kore­kore du Zim­babwe, il chan­tait dans la langue offi­cielle du pays, le sho­na, ain­si qu’en Nde­bele et en anglais. Incor­po­rant des élé­ments de diverses tra­di­tions musi­cales, sa musique gagna un cachet unique connu de ses fans sous le nom de “Tuku Music”. Son style évo­lua vers un son zim­babwéen dis­tinct, com­bi­nant des formes tra­di­tion­nelles du mbi­ra, du mba­qan­ga sud-afri­cain et du style de musique popu­laire du Zim­babwe, appe­lé jiti.

Mtu­kud­zi fit des concerts dans le monde entier, se pro­dui­sant devant un large public au Royaume-Uni et en Amé­rique du Nord. Il se pro­dui­sait aus­si régu­liè­re­ment en Afrique du Sud et au Mozambique. 

 

Une ami­tié sans faille

Les deux musi­ciens connurent une longue et fruc­tueuse car­rière et leur étroite ami­tié prit racine sur une scène à Harare au début des années 1980. « Je me pro­dui­sais dans cette petite boîte de nuit, et ce type m’a rejoint sur la scène de manière impromp­tue et a com­men­cé à souf­fler dans sa trom­pette, déclare Mtu­kud­zi au mémo­rial de Hugh Mase­ke­la en 2018. Je n’aime pas les gens qui per­turbent mes cho­ré­gra­phies… Je jouais Ziwere et je me sou­viens qu’il avait très bien joué. »

À l’é­poque, Mtu­kud­zi ne savait pas qui était le trom­pet­tiste, mais les deux musi­ciens ont ensuite été pré­sen­tés offi­ciel­le­ment l’un à l’autre, ce qui a mar­qué le début d’une longue ami­tié entre les deux hommes. « Cela fait plus de 30 ans que je l’ai décou­vert, et il ne cesse de m’é­ton­ner, déclare Mase­ke­la à la BBC en 2015. [Notre] syner­gie vient du fait que nous tirons nos sources et nos res­sources de notre héri­tage… Il se trouve que nous avons les mêmes ori­gines rurales, et par consé­quent, nous nous retrou­vons faci­le­ment dans la musique de l’autre. »

Les deux amis se sont pro­duits pour la der­nière fois ensemble à Harare en 2017, et leur der­nier enre­gis­tre­ment com­mun a été « Tape­ra », une conver­sa­tion down­tem­po gui­tare-trom­pette entre les deux grands. Cette chan­son est tirée du der­nier album de Mase­ke­la, No Bor­ders. Leur dis­pa­ri­tion a entraî­né une foule d’hom­mages venus du monde entier, dont beau­coup ont salué la musi­ca­li­té et l’ef­fer­ves­cence artis­tique des deux musiciens.

 

Véné­rés par leurs confrères, les deux artistes repré­sen­taient une source d’ins­pi­ra­tion inéga­lée pour une nou­velle géné­ra­tion de musi­ciens. Le centre artis­tique Pakare Paye de Mtu­kud­zi, qui a vu le jour en 2004, est syno­nyme de déve­lop­pe­ment artis­tique et d’é­du­ca­tion pour les jeunes géné­ra­tions de musi­ciens. Tuku était connu pour avoir pris sous son aile de nom­breux talents pro­met­teurs, dont le saxo­pho­niste Joseph Chi­nou­ri­ri. « J’ai eu la chance de tra­vailler avec lui pen­dant envi­ron cinq ans, déclare M. Chi­nou­ri­ri. C’est incroyable qu’il m’ait consa­cré du temps et ait été un men­tor de chez moi à Harare, où je vivais. Il était si spé­cial. Il ne fait aucun doute que son tra­vail se per­pé­tue­ra pour de nom­breuses géné­ra­tions à venir. »

L’an­cien bas­siste de Tuku, Never Mpo­fu, affirme qu’il est impé­ra­tif d’a­voir plus de centres d’art qui « s’a­dressent stric­te­ment aux musi­ciens en deve­nir… Mal­heu­reu­se­ment, cer­taines de ces ini­tia­tives sont auto­fi­nan­cées, ce qui contraint les jeunes musi­ciens à perdre de vue leur objec­tif prin­ci­pal. Les gou­ver­ne­ments afri­cains doivent s’en­ga­ger ici à appor­ter ce sou­tien vital à ces ins­ti­tu­tions ».

Selon Mpo­fu, l’hé­ri­tage de Mtu­kud­zi et Mase­ke­la repose sur leur apti­tude à créer des sons hybrides à par­tir de musiques nou­velles et anciennes. Le style de Mase­ke­la fusion­nait des motifs ryth­miques afri­cains avec les swing et jazz occi­den­taux, tan­dis que Mtu­kud­zi avait créé la musique Tuku, une coa­les­cence de jazz et de jiti. Outre sa voix rauque et son cha­risme sur scène, ce der­nier maî­tri­sait plu­sieurs langues.

L’exi­lé volon­taire Mase­ke­la entre­te­nait la flamme de la liber­té dans le monde entier tout en com­bat­tant l’a­par­theid par sa musique et en mobi­li­sant le sou­tien inter­na­tio­nal pour sen­si­bi­li­ser le public à l’É­tat auto­cra­tique sud-afri­cain d’a­vant 1994. Mtu­kud­zi, quant à lui, expri­mait avec audace ses vues sur la socié­té, mais évi­tait la contro­verse poli­tique directe. Néan­moins, lorsque la poli­tique domi­nait le dis­cours social dans son pays, ses chan­sons, telles que « Ndi­pei­wo Zano », « Neria », « Todii » et « Street Kid », offraient aux Zim­babwéens de l’es­poir en l’avenir.

« Ces chan­sons per­mettent aux jeunes géné­ra­tions de se pen­cher sur leur pas­sé pour mieux for­ger leur ave­nir, affirme le rap­peur et mili­tant zim­babwéen Outs­po­ken. La musique s’est tou­jours trou­vée entre­mê­lée dans l’ADN des gens pour ins­pi­rer l’es­poir, sus­ci­ter la défiance, com­mu­ni­quer l’é­mo­tion et ensei­gner de manière à ce que l’es­prit mène la conver­sa­tion. Le cœur écoute atten­ti­ve­ment et l’es­prit réima­gine les choses qu’il sait déjà. »

Selon Mpo­fu, les paroles de Mtu­kud­zi racontent des his­toires à plu­sieurs niveaux accom­pa­gnées de mélo­dies sub­tiles pour sus­ci­ter les bonnes réponses émo­tion­nelles des audi­teurs. « L’un de mes meilleurs sou­ve­nirs concer­nant le tra­vail de Tuku est la façon dont il pre­nait tou­jours du temps pour ses com­po­si­tions. Peu impor­tait sa charge de tra­vail, il allouait tou­jours du temps pour bien faire les choses car il vou­lait que le tra­vail soit méti­cu­leu­se­ment fait avant la sor­tie ».

Mpo­fu a rejoint le groupe Black Spi­rits de Mtu­kud­zi en 2000 et enre­gis­tré les albums Vhunze Moto, Nha­va, Tsi­vo, Tsim­ba Itso­ka, Ruda­vi­ro et Dai­rai. « Ce fut la période la plus impor­tante de ma car­rière en termes de tour­nées, que ce soit au niveau natio­nal, conti­nen­tal ou inter­na­tio­nal. L’ex­pé­rience à elle seule a été assez bou­le­ver­sante : ren­con­trer et vivre par­mi des gens d’o­ri­gines cultu­relles dif­fé­rentes, his­ser notre dra­peau natio­nal et être appré­cié pour ça » déclare Mpofu.

La confiance que Mase­ke­la et Mtu­kud­zi avaient dans leurs capa­ci­tés musi­cales, leur culture et leur héri­tage était inébran­lable. Les deux hommes com­po­sèrent de la musique pour jus­ti­fier leurs prouesses artis­tiques et intel­lec­tuelles, et leur contri­bu­tion res­te­ra inéga­lée pour les décen­nies à venir.

 

Cet article a été rédi­gé pour Music In Afri­ca. #Aux­Sons l’a tra­duit en fran­çais et par­ta­gé dans le cadre d’un par­te­na­riat média. Pour retrou­ver l’article en anglais, ren­dez-vous sur le site de Music In Afri­ca.

 

 

Lucy Ilado

Basée au Kenya, Lucy Ilado est journaliste musique et militante des droits des artistes. Elle est actuellement éditrice de contenus au bureau régional "Afrique de l'Est" chez Music In Africa.

Avant de rejoindre Music In Africa, elle était journaliste musique pour le Nation Newspaper, et contribuait à diverses publications, comme Elephant.info, en tant que réalisatrice de podcasts.

Elle est aussi membre du réseau arterial, un réseau de la société civile à but non lucratif, réunissant des artistes, des organisations et des structures culturelles engagées dans la formulation de politiques publiques, de plaidoyer et de travaux de recherche, en vue de renforcer les secteurs culturels et créatifs en Afrique.

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