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Vanuatu Women Water Music
Vanuatu Women Water Music -

Trésors méconnus des musiques d’Océanie – épisode 2 – La Mélanésie

Après avoir jeté l’ancre à Hawaï et en Poly­né­sie fran­çaise dans l’é­pi­sode 1, cap sur la Méla­né­sie dans ce deuxième épi­sode : direc­tion Vanua­tu, les îles Salo­mon, Bou­gain­ville et la Papoua­sie Nou­velle-Gui­née pour entendre les tra­di­tions musi­cales de leurs peuples, mais aus­si leurs luttes et leurs revendications.

En venant de la Poly­né­sie, le plus orien­tal des archi­pels méla­né­siens que l’on ren­contre est celui des Fidji.

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La Méla­né­sie  – Crea­tive Com­mons Attri­bu­tion Share Alike 3.0 Unported

 

Les influences poly­né­siennes donnent une cou­leur par­ti­cu­lière aux musiques et aux danses des Fid­jiens. Le groupe Rosi­lioa en est un bel exemple. S’il s’est fait connaître sous le nom de Black Rose, son homo­nyme anglais, groupe de hea­vy metal qui a écu­mé les scènes inter­na­tio­nales, l’a obli­gé à chan­ger de nom…

2. Danseurs Black Rose Of Fidji © F.bensignor
Dan­seurs Black Rose Of Fid­ji © Fran­çois Bensignor

 

Depuis le début des années 2000, la musique de Black Rose of Fid­ji appuie son réper­toire sur les chants ances­traux. Sa col­la­bo­ra­tion avec David Leroy, arran­geur et pro­duc­teur artis­tique basé en Nou­velle-Calé­do­nie, a per­mis de satel­li­ser quelques hits dans la sphère élec­tro. C’est le cas de Raude, une chan­son que Jim Ratu­si­la, chan­teur et lea­der du groupe, tient de son grand-père. Elle lui avait été ins­pi­rée par la sidé­ra­tion des insu­laires lors de l’atterrissage du tout pre­mier avion dans l’archipel.

Rosi­lioa – Raude (ver­sion originale)

 

Le clip de Raude pré­sente la fabri­ca­tion du kava, breu­vage apai­sant connu dans une grande par­tie du Paci­fique. Cette plante, appa­ren­tée au poivre, pousse au Vanua­tu, à Fiji et à Wal­lis & Futu­na. Son rhi­zome pos­sède des pro­prié­tés myo­re­laxantes, sti­mu­lantes et eupho­ri­santes. Le kava est uti­li­sé depuis des temps immé­mo­riaux dans la vie cultuelle et poli­tique de ces îles. Sa consom­ma­tion ritua­li­sée est régie par la cou­tume et son par­tage est un signe d’amitié. Le kava le plus répu­té pro­vient du Vanuatu.

  • Vanuatu

3. Vanuatu & Nouvelle Calédonie
Vanua­tu & Nou­velle Calé­do­nie © Eric Gaba – Wiki­me­dia Com­mons user : Sting

 

L’archipel du Vanua­tu, anciennes Nou­velles Hébrides, conserve un tré­sor de bio­di­ver­si­té. Cer­taines tri­bus encore très iso­lées y per­pé­tuent des tra­di­tions de danse et de musique assez par­ti­cu­lières. En voi­ci un exemple tour­né dans l’île de Tan­na, au Sud de l’archipel.

Danse cou­tu­mière des habi­tants du vil­lage de Yoah­na­nan, menés par leurs chefs Kawia et Tuk, adeptes du culte du Prince Philip.

 

Vanua­tu compte 81 îles. Cer­taines ne sont peu­plées que de quelques cen­taines d’habitants. Les orchestres de diver­tis­se­ment y font flo­rès, sous la forme arché­ty­pale du string band. Chaque région cultu­relle ou géo­gra­phique pos­sède son propre string band. C’est le cas dans la petite île de Tutu­ba, qui fait par­tie de la Pro­vince de San­ma sur la grande île vol­ca­nique d’Espirito San­tu, au Nord-Ouest de l’archipel.

Tutu­ba String Band – Oh La Lay

 

Une autre tra­di­tion musi­cale de Vanua­tu, direc­te­ment héri­tée de la nature, jouit d’une jolie répu­ta­tion sur les scènes du monde : la “Water Music” des femmes des îles Gaua et Mere Lava situées au Nord de l’archipel. Comme les Pyg­mées d’Afrique Cen­trale, le groupe des femmes tam­bou­rine la sur­face aqua­tique avec mains et bras, pro­dui­sant des rythmes envou­tants. Elles excellent aus­si dans les chants mélo­dieux et les danses toutes en feuilles.

Grâce à la mai­son de pro­duc­tion aus­tra­lienne Wan­tok Musik, qui pro­duit les disques et les spec­tacles de Vanua­tu Women’s Water Music, cer­tains chan­ceux ont pu les voir à l’occasion de leurs rares tour­nées mondiales.

Vanua­tu Women’s Water Music

 

  • Les îles Salomon

L’archipel des îles Salo­mon s’étend au Nord-Ouest du Vanua­tu. Jeune monar­chie membre du Com­mon Wealth, le royaume des Salo­mon est indé­pen­dant depuis 1978. Le pays est consti­tué d’une dou­zaine d’îles prin­ci­pales et de près d’un mil­lier d’autres. Elles ont été le théâtre de très rudes com­bats entre le Japon et les États Unis durant la deuxième Guerre mon­diale. Rela­ti­ve­ment déshé­ri­tées, les îles Salo­mon sont à la mer­ci des cyclones, des trem­ble­ments de terre et des tsunamis…

Le bam­bou est le maté­riau de base des ins­tru­ments de musique aux Îles Salo­mon. Son uti­li­sa­tion est capi­tale, notam­ment pour les grands orchestres de flûtes de pan, une spé­cia­li­té de l’archipel. Cer­tains groupes réunissent jusqu’à 30 musi­ciens. Ce sont des Pan Pip­pers. Ils fabriquent eux-mêmes leurs flûtes et les per­cus­sions de bam­bous qui les accom­pagnent. C’est le cas des Pan Pip­pers du vil­lage de Toe­le­gu, dans le dis­trict de Havu­lei de l’île San­ta Isabel.

Les Toe­le­gu Pan Pipers se pro­duisent à Uepi Island, dans la pro­vince Ouest des Îles Salomon.

 

  • Région autonome de Bougainville

Indé­pen­dante depuis 1975, la Papoua­sie-Nou­velle Gui­née ras­semble la par­tie orien­tale de la Nou­velle-Gui­née avec un ensemble d’îles, dont les plus impor­tantes sont la Nou­velle Irlande, la Nou­velle Bre­tagne et jusqu’à récem­ment l’île Bou­gain­ville. Géo­gra­phi­que­ment rat­ta­chée aux Salo­mon, l’île Bou­gain­ville a mené, tout au long des années 1990, une guerre de ces­sion qui s’est sol­dée par un accord de paix en 2001. Un refe­ren­dum d’autodétermination s’est tenu en novembre-décembre 2019, pour lequel 98,31% des votants se sont pro­non­cés en faveur de l’indépendance. Pour deve­nir effec­tive, celle-ci doit encore être rati­fiée par le gou­ver­ne­ment de Papouasie-Nouvelle-Guinée.

À Bou­gain­ville, on retrouve la même pro­fu­sion de Bam­boo Bands qu’aux Salo­mon. Les ins­tru­ments, faits de bam­bous de dif­fé­rentes tailles, fonc­tionnent comme des per­cus­sions har­mo­niques. Chaque tube est accor­dé et les musi­ciens se servent de semelles de tongs pour en frap­per l’ouverture. Un son assez sai­sis­sant allié aux chœurs de femmes.

Tatok Bam­boo Band – Tan­gi­ni

 

  • Papouasie Nouvelle-Guinée

À l’extrême Nord-Ouest de la Méla­né­sie, la grande île de Nou­velle Gui­née est cou­pée en deux depuis 1969, l’Indonésie ayant déci­dé uni­la­té­ra­le­ment d’annexer la Papoua­sie occi­den­tale, où elle fait régner la ter­reur sur les popu­la­tions autochtones.

Les Papous qui vivent depuis des siècles dans les forêts de cet immense ter­ri­toire, y sont per­sé­cu­tés, chas­sés, mas­sa­crés. Alors qu’ils com­po­saient 96% de la popu­la­tion dans les années ’70, ils n’en seront bien­tôt plus que 30%. Une situa­tion ter­rible, igno­rée par la com­mu­nau­té internationale.

George Telek, chan­teur com­po­si­teur papou mon­dia­le­ment recon­nu, est ori­gi­naire de Rabaul, au Nord-Est de l’île de la Nou­velle Bre­tagne. Avec talent et constance, il défend la culture ances­trale des Papous et leur uni­té. Avec David Bri­die, son alter ego aus­tra­lien qui l’accompagne depuis ses débuts d’artiste pro­fes­sion­nel, il a créé “a Bit na Ta”, pro­jet muséal et musi­cal des­ti­né à faire connaître, pré­ser­ver et pro­mou­voir la musique et les tra­di­tions des Tolai, la com­mu­nau­té humaine qui l’a vu gran­dir sur les rives de Blanche Bay.

George Telek & David Bri­die – Taba­tai – extrait de l’exposition a Bit na Ta

 

Telek s’est ser­vi de sa noto­rié­té inter­na­tio­nale pour faire connaître le triste sort de la Papoua­sie Occi­den­tale et ten­ter de mobi­li­ser les peuples du monde en faveur d’une libé­ra­tion du joug indonésien.

George Telek – West Papua

 

Quant au label Wan­tok Musik, il conti­nue de se mobi­li­ser aux côtés des Papous. En 2019, il com­mer­cia­li­sait le livre disque We Have Come to Tes­ti­fy (There is much we want the world to know) consa­cré au mas­sacre per­pé­tuer à Byak City, la capi­tale de l’île de Byak, au Nord Ouest de la Papoua­sie occi­den­tale en 1998.

Voi­ci les faits. Un dra­peau à l’étoile du matin, qui sym­bo­lise l’aspiration des Papous à retrou­ver leur liber­té, avait été dres­sé sur le châ­teau d’eau de la ville de Byak. Pen­dant quatre jours, les Papous se sont ras­sem­blé sous le dra­peau, leur nombre gran­dis­sant chaque jour. Ils n’étaient pas armés et récla­maient leur indé­pen­dance. L’armée indo­né­sienne, envoyée pour dis­per­ser la foule, tira à balles réelles. Les jours sui­vants, trois bateaux de guerre indo­né­siens embar­quèrent de force des Papous, qui furent liqui­dés et jetés par-des­sus bord. Plus de 200 per­sonnes ont ain­si per­du la vie…

We Have Come to Tes­ti­fy (There is much we want the world to know), “Under­neath the Water Tower”

Affiche présentant “A Bit Na Ta” de George Telek, David Bridie & les musiciens de Gunantuna
Affiche pré­sen­tant “A Bit Na Ta” de George Telek, David Bri­die & les musi­ciens de Gunan­tu­na – © Wan­tok Musik

Ce demi-siècle de géno­cide pro­gram­mé en Papoua­sie demeure hors des radars de l’info. Seuls les artistes se lèvent régu­liè­re­ment pour le dénon­cer, comme le fai­sait régu­liè­re­ment le sla­mer calé­do­nien Paul Wamo dans ses concerts. Un com­bat qu’il est utile de relayer.

 

P.S. : Si j’ai volon­tai­re­ment omis d’aborder la Nou­velle Calé­do­nie dans ce sur­vol méla­né­sien, c’est parce qu’une excel­lente syn­thèse a été faite dans le Focus de Syl­vain Derne : “Nou­velle Calé­do­nie, les racines et la pirogue”.

 

 

François Bensignor

Journaliste musical depuis la fin des années 1970, il est l’auteur de Sons d’Afrique (Marabout, 1988), de la biographie Fela Kuti, le génie de l’Afrobeat (éditions Demi-Lune, 2012). Il a dirigé l’édition du Guide Totem Les Musiques du Monde (Larousse, 2002) et de Kaneka, Musique en Mouvement (Centre Tjibaou, Nouméa 2013).

Cofondateur de Zone Franche en 1990, puis responsable du Centre d’Information des Musiques Traditionnelles et du Monde (CIMT) à l’Irma (2002-14), il a coordonné la réalisation de Sans Visa, le Guide des musiques de l’espace francophone (Zone Franche/Irma, 1991 et 1995), des quatre dernières éditions de Planètes Musiques et de l’Euro World Book (Irma).

Auteur des films documentaires Papa Wemba Fula Ngenge (Nova/Paris Première, 2000) tourné à Kinshasa, Au-Delà des Frontières, Stivell (France 3, 2011) et Belaï, le voyage de Lélé (La Belle Télé, 2018) tourné en Nouvelle-Calédonie, il crée pour la chaîne Melody d’Afrique la série d’émissions Les Sons de… (2017).

Il a accompagné l’aventure de Mondomix sur Internet et sur papier, puis contribué à son exposition Great Black Music pour la Cité de la Musique de Paris (2014).

On peut lire sa chronique Musique dans la revue Hommes & Migrations depuis 1993.

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