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Eusebia Jaojoby dansant le salegy, 26 Septembre 2020 - © Angelin Dalhio R.
Eusebia Jaojoby dansant le salegy, 26 Septembre 2020 - © Angelin Dalhio R.

Madagascar : eldorado musical ? épisode 1

Mécon­nue, sous-esti­mée, voire pillée… Et si la musique mal­gache était à l’origine du maloya réunion­nais, du mou­ve­ment hip-hop et du reg­gae ? Et si elle avait aus­si ins­pi­ré le rock 60s et la tech­no ? Une théo­rie qui expli­que­rait la fas­ci­na­tion d’Hendrix, San­ta­na ou encore de Jeff Mil­ls pour la Grande Île… Enquête sur un secret bien gardé. 

À Car­los San­ta­na à qui l’on demande, en 2002, ce qui manque à sa déjà longue car­rière, le gui­ta­riste répond : « Aller à Mada­gas­car pour jouer et com­prendre leur musique. Je ne veux pas mou­rir idiot. » La réponse étonne, laisse per­plexe… Mais qu’est-ce que l’artiste trouve à cette île-conti­nent (1,5 fois la super­fi­cie fran­çaise) et située en ban­lieue Est afri­caine ? Selon la Banque Mon­diale, 80% de ses habi­tants (plus de 24 mil­lions de per­sonnes) vivent avec une moyenne de 1,65 € par jour… Loin de la carte pos­tale du des­sin ani­mé épo­nyme de Dream­works, Mada­gas­car est même le seul pays, depuis son indé­pen­dance en 1960, à s’être appau­vri : cor­rup­tion géné­ra­li­sée, détour­ne­ments des aides huma­ni­taires, explo­sion des lyn­chages publics (l’ONU en recense envi­ron un par semaine en 2019), mal­nu­tri­tion chro­nique de la moi­tié des moins de 5 ans, cas de peste sus­pec­tés, tra­fic de bois rose, déva­lua­tion de la mon­naie… Et c’était sans comp­ter l’épidémie mon­diale qui frap­pa aus­si la nation.

Est-ce donc parce que Mada­gas­car côtoie les extrêmes qu’elle fas­cine autant ? Le pays pos­sède en effet, à l’inverse de sa déplo­rable situa­tion éco­no­mique et sociale, un patri­moine incroyable : gise­ments d’uranium, de nickel et de pétrole, expor­ta­tion de vanille et d’ylang-ylang (prin­ci­pal ingré­dient du par­fum n°5 de Cha­nel)… voire – et sur­tout – une musique riche, com­plexe, qua­si endé­mique. Il faut dire qu’à l’image de son pay­sage patch­work (fac-simi­lé des plages mal­di­viennes, canyons amé­ri­cains, brousses afri­caines, mais aus­si des fave­las bré­si­liennes), le mul­ti­cul­tu­ra­lisme de son peuple est le résul­tat de vingt siècles de métis­sage. Or, ce bras­sage (en pro­ve­nance d’Afrique, Sud-Est asia­tique, Proche-Orient, Europe…) serait jus­te­ment à l’origine de sa musique si par­ti­cu­lière. Et notam­ment son “6/8“, rythme impro­bable alter­nant binaire et ternaire.

Pour Nico­las Auriault (Mano Solo, Alpha Blon­dy, Lha­sa…), musi­cien fran­çais ayant gran­di à Mada­gas­car, le lien entre les ori­gines eth­niques des habi­tants et les carac­té­ris­tiques de sa musique sont une évi­dence : « Si l’arrivée des pre­miers hommes date­rait d’une dizaine de siècles, de nom­breuses vagues migra­toires ont sui­vi… À com­men­cer par les Aus­tro­né­siens (issus de l’actuel Bor­néo) qui ont impor­té leur langue, basée sur des into­na­tions en… 6/8 ! Un rythme qui per­mit de faire coha­bi­ter les rythmes afri­cains et ceux de la valse ou de la qua­drille des colons français. » 

N’allez pour­tant pas croire que le genre soit res­té dans son car­can… Dès les années 70, l’artiste Jao­jo­by a été le pre­mier à élec­tri­fier le “sale­gy“ (genre musi­cal domi­nant et uti­li­sant ce 6/8). Soit la moder­ni­sa­tion d’un style, autant qu’un défi tech­nique, dans une île dont aujourd’hui encore seuls 13% des habi­tants reçoivent l’électricité… Ne res­tait alors qu’un métis­sage funk/rhythm’n’blues (l’influence des caba­rets pour colons) et une grande part d’improvisation (donc des simi­li­tudes avec le jazz) pour que Jao­jo­by fasse défi­ni­ti­ve­ment de ce sale­gy un style com­pré­hen­sible et adap­table par des cultures pour­tant opposées.

 

 

Même évi­dence pour Julien Mal­let, eth­no­mu­si­co­logue et cher­cheur à Paris VII-Dide­rot, qui voit dans ces allers-retours entre la tra­di­tion et la moder­ni­té une coexis­tence jus­ti­fiée : « Les musi­ciens ayant acquis du pres­tige en ville sont recher­chés pour ani­mer des céré­mo­nies à la cam­pagne. Ils peuvent par­fois par­cou­rir des cen­taines de kilo­mètres avec leur groupe élec­tro­gène pour jouer à l’occasion d’un enter­re­ment ! Des styles comme le “tsa­pi­ky“, au rythme plus sou­te­nu que le “sale­gy“ et pro­vo­quant un état second cen­sé rap­pro­cher de l’état du défunt, est un pro­cé­dé que l’on peut retrou­ver en boîte de nuit… Cette grosse caisse, une fois accen­tuée, a vrai­ment des accents de musiques élec­tro­niques ! » Tiens, tiens… On com­prend mieux pour­quoi Jeff Mil­ls, un des pion­niers de la musique tech­no de Détroit, soit venu à Mada­gas­car étu­dier le genre de plus près…

Va pour les spé­ci­fi­ci­tés locales. OK. Mais alors pour­quoi une majo­ri­té des musiques tra­di­tion­nelles de l’océan indien (îles Rodrigues, Mau­rice, La Réunion, Mayotte, Les Comores…) est aus­si en 6/8 ? « Sur la forme, n’oublions pas que cette musique a voya­gé via les esclaves », rap­pelle le musi­cien Nico­las Auriault. Avant de pré­ci­ser : « Or, beau­coup venaient de Mada­gas­car… Le “maloya“, un des prin­ci­paux genres musi­caux de La Réunion, était pour tous un moyen de reven­di­quer ses ori­gines. Mais on touche là à un tabou : les Créoles s’en reven­diquent l’origine… Ce n’est pas tota­le­ment faux mais, à part de rares groupes réunion­nais comme Lin­di­go, on oublie sou­vent de rap­pe­ler que son influence majeure est tout de même malgache ! »

 

Après véri­fi­ca­tion, la filia­tion avec l’île voi­sine semble effec­ti­ve­ment absente de la plu­part des récits… De part son éter­nel syn­drome d’infériorité, Mada­gas­car aurait-elle des hal­lu­ci­na­tions audi­tives ? « L’évidence est pour­tant sous nos yeux : “maloya“ est un mot mal­gache signi­fiant “dire ce qu’on a à dire“. Et ce n’est pas le seul mot mal­gache uti­li­sé ! Beau­coup d’expressions ont été conser­vées – même encore aujourd’hui – dans les paroles », pré­cise Nico­las. Et les trou­blantes simi­li­tudes ne semblent pas s’arrêter là… Pre­nons les ins­tru­ments uti­li­sés dans le sale­gy mal­gache et le maloya réunion­nais : « Le kayamb (hochet en radeau) est com­mun aux deux styles. Sa fonc­tion reste iden­tique ! On l’utilise lors des rituels. »

Admet­tons… Sauf que le rythme du sale­gy mal­gache est tout de même plus rapide que celui du maloya réunion­nais, non ? « C’est vrai ! Mais c’est sans doute parce que la forme actuelle du maloya est une moder­ni­sa­tion d’anciens rythmes comme le males­sa, que l’on trouve au Nord de Mada­gas­car. Comme le maloya, le males­sa pos­sède un rythme lent et est uti­li­sé pour appe­ler les esprits… Mais l’influence de Mada­gas­car ne s’arrêterait pas au maloya… Pre­nez un autre style carac­té­ris­tique de La Réunion : le sega. La 1re appa­ri­tion du mot “sale­gy“ sur un disque était pré­ci­sé­ment pour décrire une musique que l’on résume aujourd’hui sous le nom de… “sega“. Encore une preuve des échanges – ou “vols“ avan­ce­ront même cer­tains – avec l’île-mère. »

Ces “vols carac­té­ri­sés“ per­pé­tués sur la musique du pays, c’est jus­te­ment la théo­rie tenace d’un autre fran­co-mal­gache : l’ancien pro­duc­teur et mana­ger Jean-Claude Vin­son. Pour lui, on ne peut pas seule­ment par­ler d’emprunts ou d’influences : « Le rythme mal­gache a nour­ri la musique mon­diale ! Pre­nons les Dan­ny Boy et les Péni­tents, le 1er groupe de rock fran­çais avec Daniel Gérard en 58 (Les Beatles, Stones, Led Zep ou Hal­ly­day n’existaient pas encore). Les quatre musi­ciens étaient… de Mada­gas­car. Si leur ori­gine a été tue, c’est parce que dans la socié­té mal­gache – jusqu’il y a seule­ment une dizaine d’années – il était hon­teux d’avoir un enfant musi­cien… D’où le fait qu’ils por­taient sur scène des cagoules ! L’Histoire étant d’autant plus écrite par les vain­queurs, on a vite pas­sé sous silence que, hé oui, ce sont bien des Mal­gaches qui ont été par­mi les pre­miers musi­ciens à jouer du rock en Europe… Leur sens du rythme était un avan­tage que n’avait pas encore les autres. »

 

Mais Jean-Claude ne s’arrête pas là, citant d’autres exemples : « C’est aus­si le Mal­gache Andy Razaf qui a com­po­sé la chan­son “In The Mood“ per­met­tant à Glenn Mil­ler de se faire connaître dans le monde ! Même Stan­ley Beck­ford, ami de Bob Mar­ley et un des pion­niers de l’ancêtre du reg­gae, a enfin recon­nu en 2004 que l’origine des musiques men­to et calyp­so était mal­gache… Beau­coup d’autres ont mal­heu­reu­se­ment été moins hon­nêtes. »

 

Ce mythe d’un eldo­ra­do musi­cal oublié a long­temps fas­ci­né des artistes comme le rockeur Lit­tle Bob Sto­ry qui, lui aus­si, est venu deux fois à Mada­gas­car dans les années 70 pour y cher­cher « l’origine de la musique mon­diale ». Autre exemple ?  Hen­drix. Le gui­ta­riste a joué la chan­son “Mada­gas­car“ – une jam d’inspiration sale­gy – en cou­lisses de son concert à Wood­stock en 69. Non jouée sur scène, celle-ci ne sera pour­tant jamais connue du grand public… Encore un ren­dez-vous raté avec l’Histoire ! Mais la fas­ci­na­tion de Hen­drix ne sem­blait pas s’arrêter au seul titre de cette chan­son : même sa socié­té de pro­duc­tion s’appelait “Anta­ka­ra­na“, du nom d’un des peuples du Nord de Mada­gas­car… « A prio­ri, il était tom­bé amou­reux d’une chan­son, volée par le saxo­pho­niste Michel Por­tal et écrite par l’une des prin­cesses mal­gaches du Nord. Cette chan­son était pré­sente sur une com­pi­la­tion de Radio France, édi­tée en 63 et dis­tri­buée par la War­ner aux États-Unis. En quête de ses ori­gines afri­caines, Hen­drix a dû se pen­cher sur ce type d’archives… », ima­gine Jean-Claude.

 

De même que l’ancien pro­duc­teur a envoyé pen­dant des années des disques de musiques mal­gaches à Car­los San­ta­na. Jusqu’à ce que le gui­tar hero ne contacte jus­te­ment Jao­jo­by dans les années 80. « Ce n’était pas pour reprendre une de ses chan­sons », coupe Nico­las Auriault qui a aus­si joué des cuivres pour le roi du sale­gy. « San­ta­na sou­hai­tait s’approprier une par­tie des droits d’un de ses titres en échange… d’un gros chèque et de son silence. » Un deal alors refu­sé par le Mal­gache. « Ce n’est pas la seule his­toire de ce genre : beau­coup conti­nuent ici à jouer les com­po­si­teurs ano­nymes pour de grands noms de la musique dite “world“. Là aus­si, il y a un vrai tabou… »

 

Suite et fin de la série : Pour­quoi l’apport de musique mal­gache au rock et au hip-hop n’est-il pas si (re)connu ?

 

 

Samuel Degasne

Samuel Degasne
Journaliste depuis une quinzaine d’années (Rue89, M6, Le Mouv', LesInrocks...) et auteur d’un TEDx en 2019il partage aujourd’hui son temps entre le magazine Rolling Stone, la présentation de conférences de presse (Vieilles Charrues, Motocultor…), l’écriture de livres… et sa chaîne YouTube Une chanson l’addition, nommée web channel aux Social Music Awards 2021.

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