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Les scènes baltes au soleil dévoilé de la liberté #2 - Des chœurs aux sons post-indus

Le chant collectif, ciment d’une histoire nationale

Dans les pays baltes, l’esprit de résistance anti-conformiste s’exerce contre une double domination : le christianisme et le régime soviétique. La quête de liberté, d’un espace-temps alternatif garant d’indépendance spirituelle, innerve toutes les sphères de la vie y compris musicale- de ces pays qui ont subi la censure et l’occupation (allemande puis soviétique par deux fois) avant d’enfin connaître l’indépendance et la démocratie.

C’est à l’année 1869 que remonte la création du premier festival de la chanson en Estonie (Laulupidu), suivi en 1873 par la Lettonie. Des chœurs de tout le pays continuent encore de s’y rassembler. Ce premier réveil des nations baltes autour de la valeur du chant traditionnel n’est pas sans faire écho, un siècle plus tard, au mouvement protestataire de singing revolution, lorsque, entre 1987 et 1991, le peuple tente de s’émanciper en chanson de l’union soviétique. À l’image de l’alliance du revival folk et du mouvement de résistance nationale, la souveraineté du pays et des âmes représente un même combat, une lutte contre l’adversité déjà présente dans les anciens chants de travail.

 

Orchestres classiques et musiques traditionnelles

Si les pays baltes ne devaient se réunir aujourd’hui que sous une seule bannière musicale, ce serait celle de l’expérimentation. L’ombre écrasante d’Arvo Part, récipiendaire du Grammy Award de la meilleure composition classique contemporaine, ou de Pēteris Vasks n’a plus lieu de freiner les ardeurs. Saulius Petreikis réhabilite ainsi, au sein de son orchestre de musiques du monde, la valeur et la richesse des instruments traditionnels lituaniens, notamment la vaste gamme d’instruments à vent (flûtes, trompettes, byrbines, cors ) en les croisant au ney, au bansuri ou au duduk.

 

Partout en Europe, depuis le romantisme du 19ème siècle jusqu’à aujourd’hui, les compositeurs de musique classique ont nourri leur créativité grâce aux musiques traditionnelles. Une bonne illustration en est donnée par le « style national de musique chorale » (Emilis Melngailis) balte. Le célèbre compositeur lituanien d’avant-garde Bronius Kutavicius transforme invocations mystiques en oeuvre magistrale pour chœur avec The Last Pagan Rites (1978) fait parler les pierres dans l’oratorio The Yotvingian Stone ou célèbre les 750 ans du couronnement de l’unique roi lituanien Mindaugas avec orchestre symphonique et instruments traditionnels dans Fire and Faith (2003). À sa suite, les chœurs Jauna Muzika et Aidija n’ont fait qu’entériner la réputation internationale de la musique classique lituanienne - déjà initiée au début du XXième siècle par Mikalojus Konstantinas Ciurlionis- tandis que son potentiel d’expérimentation continue d’être exploré avec des projets comme Twenty Fingers Duo. En Estonie, c’est Veljo Tormis qui se pencha sur les chants runiques avant que le groupe de folk metal Metsatöll (loup) n’ose le pari de la collaboration avec The Estonian National Male Choir, le plus grand chœur d’hommes au monde.

 

 

Quant à la Lettonie, elle s’est démarquée, en relation avec le folklore païen, avec Imants Kalnins, Ugis Praulins - collaborant avec Ilgi ou le chœur d’hommes Gaudeamus, alors que la compositrice Gundega Smite a créé sa musique de chambre à partir de la lutte tragique de l’âme inscrite dans les nombreuses folksongs de guerre. Plus récemment, l’oratorio Rivers of our being, composé par l’ethnomusicologue Valdis Muktupavels, se donne pour mission de représenter l’identité européenne à travers la tradition. Chœur classique cohabite avec conque lettone, musique saami, bretonne, méditerranéenne ou ukrainienne…

 

 

Sons des villes et expérimentations underground

Depuis deux ans, les majors (Universal, Sony, Warner) souhaitent posséder leur propre roster d’artistes estoniens.Rien d’étonnant, ils l’ont déjà fait avec leur voisine la Finlande, privilégiant l’iskelma, avatar local de la pop mainstream. Mais si ce nouveau créneau de l’industrie musicale attire, c’est en tout premier lieu pour sa remarquable créativité.

De la synth-pop de Mart Avi, Jonas F.K ou de Vaiko Eplik (auteur de Eighties coming back chantée par Ruffus lors du concours de l’Eurovision en 2003) au hip-hop inclassable de Tommy Cash en passant par l’indie-rock psychédélique d’Erki Parnoja (guitariste du groupe Ewert and the Two Dragons), l’Estonie surprend par l’hybridité de ses formules. Du côté lituanien, l’électro-punk-jazz de Sheep got waxed, le rock psychédélique de Garbanotas ou d’Andrius Mamontovas, l’électro de Tamsaule ; et du côté letton, la pop-rock de Brainstorm (classé troisième à l’Eurovision de 2000), l’électro futuriste d’Evija Vebere, la pop spectrale de Shipsea et  de Vestnieks… sont autant de voies et de voix hypnotiques qui se font entendre dans le langage bigarré des capitales cosmopolites baltes.

 

L’enjeu de cette culture underground demeure le même à Tallinn, Vilnius ou Riga : infuser la musique de l’esprit des lieux, ce genius loci, désormais celui des villes mais dont les accents occultes ne sont pas sans rappeler l’imaginaire cosmologique de leurs ancêtres. L’idée grandit que la musique contemporaine ne doit pas être une reconstruction utopique et anachronique d’un passé lointain mais produite dans l’intention plus modeste de préserver davantage un esprit qu’une forme. Exprimer l’ineffable de l’esprit balte sans se référer directement à l’axiome de la tradition (tout en respectant ses récits, motifs et symboles) est devenu l’enjeu d’une création musicale plus instinctive à l’image de l’improfolk du collectif lituanien Zenklas X ou de la guimbarde électrique de l’estonienne Cätlin Mägi.

 

Le duo Puuluup est un autre de ces ovnis hybrides dont la catégorisation navigue entre nu-folk, neo-zombie-post-folk et rock surréaliste… Leur mission de résurrection du talharpa - lyre à archet estonienne - est tout sauf ethnomusicologique et les paroles, fondées sur nos névroses quotidiennes, évoquent héros de séries polonaises, junkies amoureux et chien méchant du voisin…

Le black métal lui, influencé par le neo-pagan folk, a donné naissance à l’électro dark ambient de la fin des années 90. Inspiré par les strates des polyphonies traditionnelles et le son anglais post- industriel, cette musique minimaliste, entre échos d’un environnement urbain bétonné et désir métaphysique de nature, tente de réenchanter à coups d’ésotérisme l’austère réalité quotidienne post-soviétique. Une ambiance légèrement inquiétante, de la brume, des ombres, des échos qui se
perdent dans la forêt…

Dans la dernière décennie, c’est la folktronica (dub-techno folk, ambient), qui a le vent en poupe et se diffuse au-delà des frontières. Issue de la pratique du digging - samplings de morceaux d’enregistrements traditionnels- elle privilégie une connexion émotionnelle. À titre d’exemples en Lituanie : Saulius Spindi, Giriu Dvasios (Esprit des forêts) et Vejopatis (du nom du dieu païen); en Estonie : Maarja Nuut (ayant troqué son violon et ses loops pour les machines de RuumTintura, Sander Molder et Dj NOEP qui remixe les morceaux de ses contemporains ; en Lettonie : ZeMe qui combine urban dance tune et scratch de Dj Monsta avec archives sonores et kokles de Laima Jansone. Cette fusion  plus dansante quand elle s’acoquine à la musique club a le mérite de rendre les chants traditionnels plus accessibles et restaure leur image vieillissante ou communautaire hélas, sans toujours en détenir une connaissance contextuelle ou sémantique.En termes d’affinités électives, les musiques électroniques expérimentales d’Islande, de Suède ou de Norvège (Biosphere) tiennent lieu de modèle pour les pays baltes quant à la retranscription de la matière primordiale des paysages sonores. Pour exemple le projet Unejogi (la rivière du rêve)  composé de l’Estonienne Meelika Hainsoo au chant runique et de la Suédoise Mirjam Tally aux machines  et ses contes de fées aux allures de sirène née d’un poisson, d’oie disparaissant du troupeau, d’épée sortie de la mer ou de corne trouvée dans la forêt, créent le mystère envoûtant du voyage atemporel entre les mondes du visible et de l’invisible.

 

 

 

 

 

À rebours du désir nostalgique d’appartenance à une tradition monolithique, je conclurai par ces mots du musicien lituanien Audrius Šimkūnas : « The forms of transfer may change, but the essence remains the same. It is like an inner ritual, the consecration of a talisman, the marking of a territory which is not a map. »

En complément, playlist Spotify :

 

 

Sandrine Le Coz

Sandrine
Sandrine Le Coz

 

Diplômée d’une licence en lettres modernes et d'un master en anthropologie, Sandrine Le Coz réalise actuellement un doctorat d’anthropologie sociale à l’EHESS à Paris. Sa recherche de thèse porte sur les réseaux professionnels structurant le secteur de la diffusion et de la commercialisation des musiques du monde. Initié en Australie -avec l’Australasian World Music Expo, à Melbourne- son travail de terrain prend pour objet d’analyse ce que l’on appelle communément dans l’industrie de la musique : « marché » ou « salon ». A travers une ethnographie multi-située, elle se propose de décliner les relations entre les différents acteurs-clés et l’impact de leur pouvoir décisionnaire lors de sélections ou d’attributions de prix par des jurys. L’aide à la visibilité, l’attribution de la « valeur artistique » ainsi que les enjeux soulevés par la reproduction de rapports hiérarchiques coercitifs se trouve ainsi au coeur de sa réflexion sur un processus de création aux prises avec une concurrence économique mondialisée et exponentielle.

Par ailleurs, elle travaille également dans le champ des musiques du monde en tant que journaliste, tourneuse, régisseuse artistique, scénariste, attachée de production, de communication, chargée de diffusion et de programmation pour différentes institutions telles qu'Hermès (depuis 2018), évènements et festivals dont le Festival de l'Imaginaire (2016), le Festival des Musiques Sacrées de Fès, le World Sacred Spirit Festival en Inde (depuis 2017) ou Al Kamandjati Festival en Palestine (2018).

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