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Photo : Pochette de l’album Humblement il est venu de Georges Moustaki (1975) ©D.R.
Photo : Pochette de l’album Humblement il est venu de Georges Moustaki (1975) ©D.R. - Photo : Pochette de l’album "Humblement il est venu" de Georges Moustaki (1975)

Chanson française et musiques du monde petite promenade dans des influences communes (épisode 2) 

De par leurs ori­gines ou leurs goûts des voyages musi­caux, nom­breux sont les ténors de la chan­son fran­çaise qui se sont ins­pi­rés des vibra­tions sonores des conti­nents extra occi­den­taux. Une pro­me­nade en deux par­ties. La semaine der­nière : Des années 80 aux années 60. Cette semaine du Bré­sil de Georges Mous­ta­ki aux ins­pi­ra­tions sans fron­tières de Charles Azna­vour en pas­sant par la tra­di­tion fran­çaise du Musette.

 

Georges Mous­ta­ki fré­quente éga­le­ment les caba­rets de la Mon­tagne-Sainte-Gene­viève, en res­sort amou­reux de la musique bré­si­lienne et livre les plus fidèles tra­duc­tions des œuvres de Vini­cius et Jobim (notam­ment Aguas de Beber / Les Eaux de Mars ). 

Georges Mous­ta­ki – Les Eaux de Mars

 

Mais il n’est pas au début de sa car­rière. En 1959, il avait écrit un tube pla­né­taire, Milord (musique de Mar­gue­ritte Monot) pour une artiste ico­nique, Edith Piaf (dont la mère était kabyle). Deux ans aupa­ra­vant, Piaf avait por­té la voix de la France à tra­vers le monde avec La Foule, une chan­son dont les paroles ont été écrites par Michel Rive­gauche sur une valse de l’Argentin Angel Cabral. 

Edith Piaf – La Foule

 

Plus tard, Mous­ta­ki don­ne­ra à Serge Reg­gia­ni, (ita­lien de nais­sance, comme Yves Mon­tand) des hymnes à la liber­té, tels que Sarah, Votre fille a vingt ans, Ma liber­té. Pour se défi­nir, Mous­ta­ki a écrit un hymne trans­fron­ta­lier, Le Métèque (1969), sorte de carte d’identité d’une France mul­ti­ra­ciale por­tée au pinacle dans des pays où la liber­té est entra­vée, comme au Bré­sil où la dic­ta­ture mili­taire fait des ravages depuis 1964. 

Dario More­no – La Bam­ba

 

Né le 3 mai 1934 à Alexan­drie (Egypte) de parents grecs, Yus­sef Mus­tac­chi confiait faire par­tie de ces êtres qui, selon la for­mule du cri­tique et phi­lo­sophe George Stei­ner, qu’il admi­rait, “n’ont pas de racines, mais des jambes”. Mais s’il a pu par­cou­rir le monde avec un appé­tit sans égal, tout en habi­tant fidè­le­ment, depuis 1961, l’Ile Saint-Louis à Paris, c’est qu’il est un enfant de l’O­rient cos­mo­po­lite. A la toute fin des années 1950, la mode est aux “fan­tai­sies exo­tiques” – Dario More­no (tur­co mexi­cain et sépha­rade) zappe entre L’Air du Bré­si­lien, Ya Mus­ta­pha ou La Bam­ba. Alors qu’il com­pose déjà pour la fine fleur de la varié­té fran­çaise, Georges Mous­ta­ki tente une car­rière per­son­nelle sous un nom d’emprunt, Eddie Salem, son orchestre et ses chan­teurs arabes, avec en 1960 un réper­toire orien­tal-égyp­tien – puis grec (Les enfants du Pirée) – et quelques rocks parodiques. 

L’A­lexan­drie de la pre­mière moi­tié du XXe siècle est un lieu de bras­sage cultu­rel. Toutes les natio­na­li­tés, et reli­gions, s’y croisent. La chan­son y est en effer­ves­cence – d’autres trans­fuges viennent enri­chir l’his­toire de la chan­son fran­çaise, de Georges Gué­ta­ry, né à Alexan­drie, à Claude Fran­çois, né sur les bords du canal de Suez, défen­seur des cou­leurs d’Alexandrie, une chan­son écrite par un fils de réfu­gié espa­gnol, Etienne Roda-Gil, sur une musique dis­co de Jean-Pierre Bour­tayre et Claude François.

 

Elle n’avait jamais per­du son accent : Dali­da, née en 1933 dans le quar­tier chré­tien de Chou­bra au Caire – famille d’o­ri­gine cala­braise, fau­chée, père pre­mier vio­lo­niste à l’O­pé­ra. Arri­vée en France en 1954, elle triomphe avec des légè­re­tés twis­tées telles que Bam­bi­no ou Itsi Bit­si, petit biki­ni, mais apporte beau­coup d’Italie dans une France qui compte alors une forte immi­gra­tion italienne. 

Dali­da – Bam­bi­no

 

Dans la sec­tion moyen-orien­tale, nous retrou­ve­rons Guy Béart, l’a­mou­reux du verbe, le séduc­teur intem­po­rel, né en 1930 en Egypte, fils d’un expert-comp­table qui voya­geait par pro­fes­sion, entraî­nant sa famille vers la Grèce, Nice, le Liban, où le petit Guy Béhart (le H a sau­té par la suite) pas­sa son enfance, puis au Mexique et enfin à Paris. L’auteur de l’Eau Vive, com­po­sée en 1958 pour le film de Fran­çois Vil­liers adap­té de Jean Gio­no, a gar­dé de ces années de trans­hu­mance un atta­che­ment à l’O­rient médi­ter­ra­néen et à la liberté. 

Autre enfant de l’Orient, un poly­glotte (il par­lait six langues) d’une ron­deur enve­lop­pante, Ricar­do Btesh, dit Richard Antho­ny, né en 1938 au Caire – issu d’une famille syrienne d’A­lep, sa mère est à moi­tié anglaise, fille de Samuel Sha­shoua Bey, consul hono­raire d’I­rak à Alexan­drie. Après une période d’er­rance fami­liale due au res­ser­re­ment du natio­na­lisme en Egypte, pas­sant par l’Ar­gen­tine et l’An­gle­terre, le futur chan­teur arrive en France en 1951, à 13 ans. Ce qu’apporte Richard Antho­ny dans une époque très cen­trée sur le monde anglo­phone, c’est une note per­sis­tante de Méditerranée. 

 

Les yéyés vont balayer la “musique à papa”. Les Etats-Unis et le rock anglo­phone vont désta­bi­li­ser les fon­da­men­taux natio­naux. En pre­mier lieu, l’accor­déon, ins­tru­ment phare de l’identité fran­çaise, et le musette inven­té à Paris, rue de Lappe, comme le célé­braient Fran­cis Lemarque (Nathan Kord, parents litua­niens et russes). « En ce temps-là à petits pas on dan­sait la java / Les jul’s por­taient des cas­quettes sur leurs che­veux gomi­nés / Avec de bell’s rou­fla­quettes / Qui des­cen­daient jus­qu’au nez. / Rue de Lappe, rue de Lappe / C’é­tait char­mant », chan­tait son inter­prète, Mar­cel Mou­loud­ji (père kabyle, mère bre­tonne). 

Mou­loud­ji – Rue de Lappe

 

Petite incur­sion dans la grande épo­pée de l’ac­cor­déon : né, sous sa forme moderne, au dix-neu­vième siècle simul­ta­né­ment en Autriche, où l’ar­ti­san vien­nois Cyril Demian invente l’ac­cor­déon dia­to­nique, et en Angle­terre, où le savant Charles Wheats­tone met au point le concer­ti­na, ou accor­déon de concert, l’instrument est répan­du à tra­vers le monde par les émi­grants ita­liens et navi­ga­teurs de tout poil. À Paris, il se marie avec la cabrette des Auver­gnats, immi­grés inté­rieurs, et s’associe avec les gui­ta­ristes gitans. Jo Pri­vat fut la mémoire vivante de la rue de Lappe, des bords de Marne, du Bala­jo et de l’Al­ham­bra. L’instrumentiste vir­tuose était né en 1919, rue de Panoyaux, d’un maçon auver­gnat et d’une décol­le­teuse pié­mon­taise. Son pre­mier accor­déon, un petit dia­to­nique, c’est sa tante Yvonne qui le lui offrit pour Noël en 1927, racon­tait-il dans la plus pure mou­vance réa­liste. « Nor­mal, vu qu’elle tenait une mai­son de tolé­rance, et qu’à l’é­poque, c’é­tait à la mode. »

Jo Pri­vat & Mate­lo Fer­ré – Manouche Par­tie

 

Dans les années 1930 et 1940, on se débrouille à Join­ville-le-Pont, on joue du cou­teau à la Bas­tille. « Tout le monde rigole aujourd’­hui en chan­tant le Déni­cheur, s’in­di­gnait Jo Pri­vat, mais y’a rien de mar­rant à se faire des­sou­der pour une minette ! ». Le Déni­cheur fut une java à suc­cès com­po­sée en 1912 par l’Angevin Leo Dani­derff sur des paroles de Gil­bert et Léon Agel, qui a été magni­fiée par la grande Berthe Sil­va (une Bre­tonne, qui a créé Du Gris, Où sont mes amants, Les Roses blanches…). 

Accom­pa­gna­teur de Bar­ba­ra, de Reg­gia­ni, de Claude Nou­ga­ro, l’accordéoniste Richard Gal­lia­no se sou­vient d’une conver­sa­tion qu’il a eu avec l’Argentin Astor Piaz­zo­la. Ins­truit par Nadia Bou­lan­ger des dan­gers qu’il y a à se cou­per des liens de la nais­sance, le maître du ban­do­néon donne ce conseil au jeune fran­çais : « Moi, je devais recréer le tan­go et la milon­ga. Vous, c’est le musette ». Musette ?  « L’é­ti­quette était dif­fi­cile à por­ter. Le genre était pas­séiste, puis­qu’on conti­nuait de jouer de l’ac­cor­déon comme en 1930, alors qu’entre-temps il y avait eu Jimi Hen­drix, Char­lie Par­ker ou John Col­trane. »  Piqué au vif, Richard Gal­lia­no invente le « new-musette » !

Richard Gal­lia­no - Indifférence

 

Grand ambas­sa­deur de ces valeurs, Charles Azna­vour, armé­nien d’origine, qui fut l’i­dole d’une nou­velle géné­ra­tion issue de l’immigration. 

Charles Azna­vour – La Bohéme

En matière de métis­sage musi­cal, Azna­vour fut un pré­cur­seur. « Je me suis inté­res­sé à tous les styles de musique, je suis fier d’a­voir été en quelque sorte le pre­mier à en faire en France. C’est pour ça que j’ai eu du suc­cès dans les pays du Magh­reb, chez les Juifs, les Russes. », disait-il. La jeune géné­ra­tion des rap­peurs lui ren­dait géné­ra­le­ment cette consi­dé­ra­tion artistique. 

Kery James feat. Charles Azna­vour – A L’Ombre Du Show Business

 

Lire la pre­mière par­tie : Chan­son fran­çaise et musique du monde, petite pro­me­nade dans des influences com­munes – des années 80 aux années 60.

 

 

Véronique Mortaigne

 

Longtemps journaliste et critique au quotidien Le Monde, Véronique Mortaigne a exploré les cultures populaires et les phénomènes qui en découlent. Se promenant chez les rock stars, mais aussi sur les sentiers des musiques d’ailleurs et des arts premiers, elle est l’auteure d’une dizaine de livres, dont Cesaria Evora, la voix du Cap-Vert (Actes Sud),  Loin du Brésil, entretien avec Claude Lévy Strauss (éd. Chandeigne), Johnny Hallyday, le roi caché, ou encore Manu Chao, un nomade contemporain (éd. Don Quichotte), avant d’achever un livre sur le couple iconique Birkin-Gainsbourg, Jane & Serge (éd. Les Equateurs).

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