Wizkid ©Kwaku Alston -

Afrobeats : méfiez-vous du S !

Les grands styles musi­caux du 20ème siècle, blues, jazz, rock, funk, hip hop, tech­no et leurs nom­breux ava­tars, trouvent leurs racines en Afrique. Aujourd’hui ce conti­nent a digé­ré tous ces cou­rants et en pro­pose une relec­ture qui à nou­veau sub­jugue l’Occident. C’est le cas de l’Afrobeats, né en Afrique de l’Ouest.

 

Les ama­teurs de musiques afri­caines savent tous ce qu’est l’afrobeat, mais ces jours-ci, lorsque le terme réap­pa­raît aug­men­té d’un s final, cer­tains n’en tiennent pas compte pen­sant que c’est plus ou moins la même chose. Le fan­tôme de Fela Kuti, créa­teur de l’afrobeat ori­gi­nel doit s’en retour­ner dans son lin­ceul.

Fela se dres­sait face au monde, prô­nait une conscience afro-cen­triste et dénon­çait la cor­rup­tion galo­pante sur son conti­nent à coup de grandes envo­lées de cuivres, de rythmes sau­va­ge­ment cha­lou­pés et de textes poli­tiques fleuves.

Wiz­kid, Tiwa Sau­vage, Ree­ka­do Banks Ninio­la ou Davi­do les stars nigé­rianes de l’afrobeats, se pavanent dans leurs clips dans des tenues « fashion » au volant de voi­tures de sport ruti­lantes, en com­pa­gnie de créa­tures affrio­lantes des deux sexes qui ne semblent attendre autre chose que de prendre du bon temps. Si leur musique recycle ici et là quelques rythmes et gim­micks détour­nés des tra­di­tions d’Afrique de l’Ouest, il n’en reste pas moins qu’à l’arrivée on assi­mile faci­le­ment leurs refrains auto-tunés aux styles occi­den­taux domi­nants R’N’B, Rap Trap ou House.

La bonne nou­velle c’est que leurs cock­tails affolent les pistes de danse du monde entier et les réseaux sociaux, comme ils attirent les stars inter­na­tio­nales, redon­nant à l’Afrique un rôle majeur dans l’évolution des musiques actuelles. Durant l’été 2016, le rap­peur mul­ti-pla­tine Drake a car­ton­né avec le mor­ceau One Dance co-écrit par et conte­nant un fea­tu­ring de Ayo­déd­ji Ibra­him Balo­gun, dit Wiz­kid. Ree­ka­do Banks et Tiwa Savage, ex cho­riste de George Michael, Mary J. Blidge ou Cha­ka Khan, ont rejoint le label Roc Nation de Jay Z. lui offrant un remix gagnant du tube Bitch Bet­ter Have My Money, de la super­star ori­gi­naire de la Bar­bade, Rihan­na, éga­le­ment rési­dente de l’écurie du rap­peur amé­ri­cain.

 

Afro­glo­bal

Le phé­no­mène nigé­rian a pous­sé les grandes com­pa­gnies dis­co­gra­phiques inter­na­tio­nales Sony ou Uni­ver­sal à ouvrir des bureaux à Lagos pour exploi­ter le filon et don­ner des idées aux artistes des pays voi­sins.

En Europe, Sidi­ki Dia­ba­té, est connu pour être le fils et l’héritier musi­cal de l’immense joueur de kora Tou­ma­ni Dia­ba­té, qui per­pé­tue avec finesse les tra­di­tions issues de l’empire man­dingue ou comme garant d’authenticité auprès du fran­çais M pour son pro­jet Lamo­ma­li. En Afrique, il est l’un des prin­ci­paux repré­sen­tants maliens du cou­rant afro­beats. Les jog­gings siglés ont rem­pla­cé les bou­bous en wax ou en bogo­lan et les accords cris­tal­lins de la kora dis­pa­raissent au pro­fit de ryth­miques effi­ca­ce­ment pro­gram­mées pour sou­te­nir des refrains entê­tants, nim­bés de voco­deur.

Ça peut faire peur aux esthètes, mais c’est par­ti­cu­liè­re­ment impa­rable sur le dan­ce­floor.

A Dakar, Pape Diouf est le nou­veau roi du rythme natio­nal M’Balax, par­rai­né par le patron du style, Yous­sou N’Dour. Mais lorsque Pape Diouf cherche à gagner un nou­veau public hors de son conti­nent il concocte Paris Dakar, un album plus pop que roots, plu­tôt afro­beats et en rien afro­beat.

La chan­teuse cap­ver­dienne May­ra Andrade avoue avoir été retour­née par l’afrobeats, lors d’un voyage au Gha­na, où le genre s’épanouit. Posi­ti­ve­ment cho­quée par le carac­tère afri­ca­niste du mou­ve­ment, elle a fait appel au jeune beat­ma­ker ivoi­rien 2B (BLZ), pour pro­duire aux côtés du fran­çais Romain Bil­harz son récent Man­ga. Ils ont évi­té les cli­chés les plus clin­quants de l’afrobeats pour conce­voir un mariage sub­til entre les tra­di­tions de son pays natal (cola­dei­ra, funa­na, mor­na, batu­ko ou finan­çon) et cette afric’attitude élec­tro­nique.

 

Ori­gine gha­néenne incon­trô­lable

Le Gha­na est le pays qui vient tout de suite en tête avec le Nigé­ria lorsque le s ter­mine le terme. C’est au Gha­na qu’est né le High­life, une syn­thèse de musiques tra­di­tion­nelles et d’influences amé­ri­caines appa­rue dans les années 1920. Le Gha­na est l’un des ingré­dients de l’afrobeat de Fela : aujourd’hui les artistes gha­néens ne passent pas inaper­çus sur la scène inter­na­tio­nale. Fuse ODG a col­la­bo­ré avec les popu­laires Major Lazer et le début de car­rière de Della$ie a été encou­ra­gé par Talib Kwe­li et Pha­rell Williams.

 

La ques­tion de savoir si les artistes gha­néens n’ont pas été les pre­miers à avoir trou­vé la for­mule gagnante de l’Afrobeats mérite d’être posée. Pour Wan­lov The Kuba­lor, moi­tié du duo Fokn Bois, la réponse est tran­chée : « Il y a tou­jours eu une cir­cu­la­tion au sein de l’Afrique de l’Ouest, avec par­fois un saut venu d’Afrique du Sud, comme avec la house d’Afrique du Sud qui a nour­ri l’Azonto gha­néenne, qui est aus­si une évo­lu­tion du High­life. C’est ce cock­tail qui ensuite est arri­vé au Nigé­ria pour don­ner l’Afrobeats. »

Et pour clore le débat Wan­lov pré­cise :

« Le terme afro­beats a été employé pour la pre­mière fois par dj Abran­tee, un gha­néen vivant à Londres, avant ça on appe­lait juste cette musique afro­pop.

 

Mieux vaut en rire

Depuis le début des années 2000, les gha­néens Wan­lov the Kubo­lor et M3nsa, ensemble sous le nom de FokN Bois ou sépa­ré­ment, cui­sinent eux aus­si avec les mêmes ingré­dients, Hip hop en pig­din (créole angli­ci­sé) et rythmes ances­traux mâti­nés d’effets élec­tro­niques. Ils invitent notam­ment la star nigé­riane, Mr Eazi, mais prennent une dis­tance iro­nique avec le mou­ve­ment, inti­tu­lant leur der­nier album Afro­beats LOL, pour Lots of Laughs, l’acronyme bien connu des accros aux sms.

Mais font-ils de l’Afrobeats ?
Wan­lov répond : « Men­sa et moi ne sommes pas fans de cette appel­la­tion. Nous pen­sons qu’il n’était pas néces­saire d’adopter ce terme pour desi­gner l’afropop. Ça crée une confu­sion avec l’afrobeat de Fela qui déli­vrait un mes­sage conscient et posi­tif et essayait de chan­ger la socié­té. Ils ont ajou­té un S, qui pour nous repré­sente le $ du Dol­lar. L’afrobeats détourne les idées de Fela alors qu’il n’y est ques­tion que d’accepter ce qu’il se passe et de jouir de la vie, si par chance tu as de l’argent. Exac­te­ment ce à quoi Fela était oppo­sé. Cette musique est faite pour les gens qui prennent l’argent de l’Afrique. Avec Afro­beats LOL nous avons déci­dé de faire une comé­die sur l’afrobreats. Nous par­lons de vivre avec des petits bud­gets plu­tôt que de deve­nir riches. Nous sommes plus réa­listes. »

Rejettent-ils tout le mou­ve­ment ?

Beau­coup d’artistes qui ont du suc­cès comme Wiz­kid, Ninio­la ou Mr Easi, sont bons dans ce qu’ils font, mais nous sommes fati­gués du fait qu’ils parlent tous des mêmes seuls sujets : Ma Ché­rie, Mon argent, MA voi­ture. Ce qu’ils expriment c’est : « Je vais être riche mer­ci pour l’argent » et aucun ne sou­lignent les pro­blèmes de la socié­té. Nous essayons d’exprimer qu’il ne faut pas que les gens res­tent dans une bulle. »

 

Avec humour, groove et acui­té, Fokn Bois renoue avec la cri­tique sociale chère à Fela, en dénon­çant les abus des res­pon­sables poli­tiques de leur conti­nent ou les excès engen­drés par l’utilisation outran­cière des réseaux sociaux.

 

Qu’ils soient conscients ou igno­rants des pro­blé­ma­tiques sociales et poli­tiques, les musi­ciens d’Afrique de l’Ouest sont bien en train de révo­lu­tion­ner le pay­sage musi­cal mon­dial.

 

Benjamin MiNiMuM

Benjamin MiNiMuM

 

Benjamin MiNiMuM a été le rédacteur en chef de Mondomix, plateforme internet et magazine papier qui a animé la communauté des musiques du Monde de 1998 à 2014.  Il collabore aujourd'hui avec de nombreux sites de contenus musicaux et est rédacteur associé à #AuxSons.  Il contribue En tant que journaliste à des conférences, des expositions thématiques ou des objets audiovisuels, tout en menant ses propres projets de créations artistiques.

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