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Grup Yorum
Grup Yorum à Paris - De gauche à droite : Umut Gültekin (chant), Florian Dè (basse), Sena Erkoc (chant), Özgür Narin (guitare), Idil Varal (choeurs), İhsan Cibelik (saz), Sylvain Dupuis (batterie), Eylem Eroğlu, (chœurs et batterie), Berivan Gel, (chœurs et basse), Eda Deniz Haydaroglu (Chant). © Gilles Brochand

La Révolution par le micro : Interview de Grup Yorum

En mai 2021, le groupe « révo­lu­tion­naire » turc Grup Yorum s’est réfu­gié en Ile-de-France pour pré­pa­rer un concert live sur inter­net afin de rendre hom­mage à Helin Bölek et Ibra­him Gök­çek, leurs deux membres décé­dés au prin­temps 2020 dans une pri­son d’Istanbul, des suites de leur grève de la faim.

Entre deux séances de répé­ti­tions, nous avons ren­con­tré la branche euro­péenne du groupe aug­men­tée de deux musi­ciens fran­çais. Les deux chan­teurs solistes Umut Gül­te­kin et Sena Erkoc étaient dési­gnés pour nous par­ler et Idil Varal, cho­riste fran­çaise d’origine turque, était char­gée de la traduction.

Comment chacun de vous est arrivé dans l’aventure de Grup Yorum ?

Umut Gül­te­kin : Je vou­lais m’engager dans une voie révo­lu­tion­naire, j’avais déjà un inté­rêt pour la musique, avant je fai­sais du rap. Il y avait tel­le­ment de répres­sion sur Grup Yorum, qu’il y avait besoin de nou­velles forces, alors je les ai rejoint fin 2016. Un révo­lu­tion­naire peut tout faire y com­pris de la musique.

Sena Erkoc : Ils ont déci­dé de détruire Grup Yorum mais nous avons déci­dé de nous enga­ger. Moi je suis née en Alle­magne et je connais­sais le groupe depuis mon enfance. En Europe je fai­sais aus­si des concerts contre le racisme. En 2015, les concerts de Grup Yorum ont com­men­cé à aus­si être inter­dits sur l’espace Schen­gen. Les membres turcs du groupe ont vou­lu venir pour un concert pré­vu en Alle­magne, mais se sont fait ren­voyer. Comme il ne pou­vait pas avoir lieu avec les musi­ciens turcs, à l’exception de deux d’entre eux qui étaient déjà là, alors j’ai fait par­tie de ceux qui les ont rem­pla­cés. Tous ceux qui sont mon­tés sur scène étaient des membres du peuple. Quand un musi­cien est empê­ché de jouer, il y a tou­jours quelqu’un pour le rem­pla­cer, ain­si Grup Yorum ne s’arrête jamais.

Idil Varal : Moi j’ai gran­di en France et les musiques de Yorum étaient tou­jours pré­sentes dans ma famille. Idil mon pré­nom vient d’une artiste révo­lu­tion­naire qui a par­ti­ci­pé à la grève de la faim de 2001–2006. Elle a été la pre­mière mar­tyre. Je ne me voyais pas gran­dir en dehors du mouvement.

Extrait d’un concert en 2011 (10 minutes)

 

Dans quelles circonstances Grup Yorum a‑t-il été fondé ?

La genèse du groupe remonte au coup d’état de 1980 en Tur­quie (le 12 sep­tembre, les forces armées turques s’emparent du pou­voir et mettent en place un régime auto­ri­taire. ndlr). Dans ce contexte, des pri­son­niers poli­tiques entament des grèves de la faim. En 2006, les familles des pri­son­niers s’organisent et créent TAYAD (Asso­cia­tion pour la soli­da­ri­té avec les familles des pri­son­niers et des condam­nés, une fois tra­duit du turc) au sein de laquelle est né Grup Yorum, (lit­té­ra­le­ment Groupe Com­men­taire). Yorum a com­men­cé par jouer lors des mani­fes­ta­tions orga­ni­sées par TAYAD, devant les pri­sons où les mili­tants étaient enfer­més, dans les mee­tings pour la gra­tui­té de l’école… Yorum était le seul groupe révo­lu­tion­naire en Tur­quie, ce qui leur a appor­té l’attention des sym­pa­thi­sants. Le pre­mier album est sor­ti en 1987, on y trouve les ins­tru­ments tra­di­tion­nels luth saz, flûte kaval ou der­bou­ka, mais aus­si la gui­tare, ce qui alors n’était pas fami­lier dans la musique d’Anatolie. Yorum s’enrichit des musiques euro­péennes et lati­no-amé­ri­caines, des musiques poli­tiques plus que contestataires.

 

Quel répertoire utilise le groupe ?

Il y a des musiques tra­di­tion­nelles de tous les peuples du ter­ri­toire, mais sur­tout des nou­velles chan­sons. A tra­vers notre réper­toire on peut suivre l’histoire poli­tique de la Turquie.

Concert de 2013 (25 minutes)

 

Vos concerts remplissent d’immenses espaces, vos vidéos atteignent des millions de vue. Qui est votre public ?

Notre musique est écou­tée par des enfants de 7 ans comme des adultes de 70 ans, car le groupe s’est tou­jours renou­ve­lé et réunit des artistes de toutes les géné­ra­tions. C’est la musique du peuple.

 

Qui a fondé le groupe et comment se sont organisé les successions de musiciens ?

Ce qui est impor­tant dans Grup Yorum ce ne sont pas les per­sonnes, mais son idéo­lo­gie, ce qu’il défend. Tant que le com­bat conti­nue en Tur­quie, Grup Yorum conti­nue. Nous pour­sui­vons une cible poli­tique. Avant d’être des artistes, nous sommes des révolutionnaires.

 

Etes-vous proches d’une organisation politique ?

Ce que nous vou­lons c’est un pays indé­pen­dant et nous nous sen­tons proches de tous ceux qui par­tagent cette idée, qui com­battent l’impérialisme capi­ta­liste, non seule­ment en Tur­quie mais dans le monde entier.

 

Votre situation est-elle encore plus difficile dans l’ère Erdogan ?

Depuis la créa­tion du groupe nous fai­sons face à l’oppression. Entre 86 et 2002, le groupe n’a jamais pu don­ner de concert à Istan­bul. Puis ils ont inter­dit nos disques. En 1992, lors du trans­port d’un nou­vel album, la police a arrê­té le camion et ouvert le feu sur nos cas­settes. Depuis l’arrivée au pou­voir de Recep Tayyip Erdoğan (pre­mier ministre de 2003 à son acces­sion à la pré­si­dence en 2014 ndlr) la pres­sion s’est encore ren­for­cée. La Tur­quie est deve­nue l’un des pays où il y a le plus grand nombre de pri­son­niers poli­tiques. Ils ne cessent de construire de nou­velles pri­sons. Des mil­liers de per­sonnes se sont faites ren­voyées de leur tra­vail, les jour­na­listes, écri­vains et avo­cats d’opposition sont incar­cé­rés. En 2016 une ten­ta­tive de coup d’état visant à ren­ver­ser Erdoğan échoue et la répres­sion s’est ren­for­cée. En 2017, armés, ils ont atta­qué notre centre cultu­rel « Idil ». Ils ont empri­son­né les membres du groupe, les ont tor­tu­ré, ils ont cas­sé les doigts ou les bras de cer­tains musi­ciens et bri­sé leurs ins­tru­ments. Cinq de nos membres ont été ins­crits sur une liste de ter­ro­ristes. Ils menacent de mort nos familles. Les arres­ta­tions ont conti­nué mais nous n’avons pas bais­sé les bras et nous conti­nuons à faire notre musique. Nous avons construit un stu­dio clan­des­tin sous notre centre pour faire notre art. Mais une grande par­tie des musi­ciens était en pri­son et les grèves de la faim ont repris.

 

La chanteuse Helin Bölek est morte le 3 avril 2020 après 288 jours de grève de la faim, suivie un mois plus tard par le guitariste Ibrahim Gökçek après 323 jours de grève. La réaction internationale a été vive. Que s’est-il passé ensuite ?

Après la mort de nos mar­tyrs, il y a eu une pres­sion poli­tique exté­rieure et ils ont libé­ré cer­tains des nôtres (la chan­teuse Sul­tan Gök­çek et la per­cus­sion­niste Bergün Varan) mais quelques autres sont encore empri­son­nés. Nous tra­vaillons tou­jours avec eux. Cer­tains nous envoient des textes, des par­ti­tions ou des idées que nous enre­gis­trons. Nous réus­sis­sons par­fois à les appe­ler pour leur faire écou­ter nos enre­gis­tre­ments et qu’ils puissent nous don­ner leur avis. Après le coup d’État de 2016 nous avons déci­dé d’avoir aus­si des musi­ciens en Alle­magne et de tra­vailler des deux côtés. Grâce à ça nous avons pu faire des concerts dans le monde entier.

Leur concert de mai 2021 (4H50)

 

 

#Aux­Sons a sui­vi le par­cours de Grup Yorum tout au long de l’an­née 2020. Retrou­vez les articles :

le 6 avril 2020 : En Tur­quie, la chan­teuse Helin Bölek décède au 288e jour de sa grève de la faim

le 27 mai 2020 : Hom­mage des artistes grecs aux mar­tyrs turcs de Grup Yorum

le 4 novembre 2020 : En Tur­quie 2 membres de Grup Yorum libé­rées sous contrôle judiciaire

 

 

benjamin MiNiMuM

benjamin MiNiMuM
©BM

Benjamin MiNiMuM a été le rédacteur en chef de Mondomix, à la fois plateforme internet et magazine papier qui a animé la communauté des musiques du Monde de 1998 à 2014. Il est depuis resté attentif à l’évolution de la vie musicale et des enjeux de la diversité, tout en travaillant sur différents projets journalistiques et artistiques. Il a rejoint l’équipe rédactionnelle de #AuxSons en avril 2020.

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