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À PRINCIPIU

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L’ALBA
Budamusique - Release 19/03/2021

Cer­tains albums font avan­cer la musique. Ils ouvrent des voies, font émer­ger tout à coup des terres fer­tiles sur la map­pe­monde musi­cale, qui sans cesse redé­fi­nit la géo­gra­phie phy­sique. À prin­ci­piu est de ceux-là. Si cette pro­pen­sion à l’ou­ver­ture est dans l’ADN de L’Al­ba, groupe corse qui a connu plu­sieurs vies depuis son appa­ri­tion sur la scène locale avant de se sta­bi­li­ser ces der­nières années, cette fois le coup de barre est remar­quable. Le qua­tuor insu­laire, noyau autour duquel gra­vitent quelques musi­ciens régu­liers, est là où on ne l’at­tend pas. La sur­prise, d’a­bord, dès le pre­mier titre. Et encore, au fur et à mesure que les mor­ceaux se suivent. Puis, tout à coup, on com­prend. Tout s’é­claire : la Médi­ter­ra­née n’est pas un espace qui sépare, divise Nord et Sud sur la carte, une fron­tière ; elle est un espace qui relie, où les iden­ti­tés se ren­contrent. En Corse aus­si, n’en déplaise aux esprits étri­qués, aux pense-petits, aux­quels cet album fait un magis­tral pied de nez musical.

La magie opère tout au long de ce voyage mi- réel mi-fan­tas­mé, loin des sté­réo­types : « De Gibral­tar au Bos­phore », situe Ghju­van­fran­ces­cu Mat­tei, l’un des chan­teurs et gui­ta­ristes de la for­ma­tion ; des stu­dios bri­tan­niques de Real World d’où pour­rait être sor­ti Sò diven­ta­tu au désert des Toua­regs pour Gua­risce, a‑t- on envie de com­plé­ter. Cette ligne de crête par­cou­rue d’un bout à l’autre de l’al­bum passe bien sûr par l’Île de Beau­té, cen­trale, fon­da­men­tale dans la démarche de L’Al­ba. Pagh­jel­la, inti­tu­lée ain­si en réfé­rence à ce chant tra­di­tion­nel poly­pho­nique entré au patri­moine imma­té­riel de l’U­nes­co depuis 2009, rap­pelle « la base du chant corse ». Le res­pect des codes n’empêche pas de faire évo­luer la matière. Les musi­ciens ont vou­lu pro­lon­ger ce qu’ils avaient déjà entre­vu sur l’al­bum pré­cé­dent, A Parul­luc­cia : l’accordéoniste Régis Giza­vo « appor­tait ce qui man­quait, un côté lumi­neux », explique Eric Fer­ra­ri, le bas­siste. Tous deux s’é­taient liés d’a­mi­tié lors­qu’ils jouaient ensemble par le passé.

La dis­pa­ri­tion tra­gique du vir­tuose mal­gache en 2017, sur son île d’a­dop­tion, a pro­fon­dé­ment affec­té le col­lec­tif. Impos­sible, impen­sable de ne pas évo­quer son sou­ve­nir sur ce nou­veau disque. Alors ils ont convié sur Stra­nie­ru da l’in­ter­nu (« étran­ger de l’in­té­rieur », en fran­çais) le gui­ta­riste zim­babwéen Louis Mlhan­ga avec lequel le natif de Tulear avait beau­coup col­la­bo­ré. Cette chan­son est aus­si celle qui a per­mis de trou­ver la com­bi­nai­son idéale en termes de mixage. Après plu­sieurs pro­po­si­tions qui ne les satis­fai­saient pas, les membres de L’Al­ba ont envoyé à l’in­gé son la pho­to d’un gui­ta­riste autour d’un feu, entou­ré de quelques amis : voi­là l’am­biance qu’ils recher­chaient, celle qu’ils vivent et aiment par­ta­ger. Pour que cha­cun se sente inté­gré à la chan­son, sans même sai­sir le sens des paroles.

Le mes­sage a été par­fai­te­ment com­pris, contri­buant à la réus­site de l’en­semble. Pour les res­ti­tuer au mieux, au plus près, comme si vous étiez assis juste à coté, encore fal­lait-il savoir cap­tu­rer ces ins­tants si fur­tifs mais si essen­tiels, comme l’at­taque des doigts de Mokh­tar Sam­ba, invi­té de luxe sur plu­sieurs titres, lors­qu’ils touchent les per­cus­sions. Faire res­sen­tir le carac­tère sacré qua­si mys­tique de Di pun­ta à l’ab­bis­su, enre­gis­tré dans l’é­glise d’un vil­lage. S’i­ma­gi­ner au centre du cercle, entrai­né par la ryth­mique d’U Tor­na­viagh­ju et ce son clair de man­do­line, quelque part entre Naples et la Grèce, et pour­tant si corse dans ce chant rap­pe­lant celui de Charles Roc­chi. Tour­ner, encore, quand le jeu col­lec­tif des musi­ciens en osmose trans­porte sur les rives Sud de la Médi­ter­ra­née, comme si les liens avec le chaa­bi étaient évi­dents – jusque dans leur dimen­sion vocale ! Une bonne pro­duc­tion libère les émo­tions autant qu’elle sculpte une esthé­tique, et les exemples ne manquent pas sur À principiu.

Tout ce pou­voir évo­ca­teur dont est gor­gée chaque chan­son passe aus­si par la langue, les mots. Entre méta­phores et allé­go­ries, l’é­cri­ture de L’Al­ba est « pro­téi­forme » pour que cha­cun s’y retrouve. Elle joue la carte des nuances plu­tôt que des affir­ma­tions, pro­pose plu­sieurs niveaux de lec­ture. « À prin­ci­piu », que répètent tel un leit­mo­tiv les chan­teurs sur le der­nier mor­ceau de l’al­bum et qui lui donne son titre, ne peut-il pas s’en­tendre comme « au départ » ou « en prin­cipe » ? Lais­ser une part de mys­tère au moment de prendre congé reflète, au fond, la phi­lo­so­phie de L’Al­ba, dont le regard se perd à l’ho­ri­zon, libre.

Ber­trand LAVAINE

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